Réunir l’homme et la bête

Nous les bêtesNous les singes’! Tel est le cri de douleur poussé aujourd’hui par les paléoanthropologues et autres primatologues épouvantés autant par l’annonce de la disparition de nos ancêtres que par les abominables souffrances que les humains leur ont infligées au cours des siècles. Cri de honte, cri de repentir. Non seulement nous avons assassiné la trace de nos origines, au point de ne plus savoir qui nous sommes, mais, en guise de devoir de mémoire, nous devons nous condamner à renoncer à notre humanité, hautement perverse et criminelle, pour redevenir ce que nous n’avons jamais été.
Car si les primatologues et autres paléontologues rêvent d’un monde fabuleux dans lequel l’homme serait réconcilié avec ses origines, les psychologues néo-behavioristes, éthologues, comportementalistes, cognitivistes et personnes hostiles à tout ce qui ressemblerait, de près ou de loin, à une conception freudienne de l’inconscient ne s’embarrassent pas d’une telle utopie. Adeptes de l’application systématique à l’homme des modèles de conditionnement et de dressage observés chez les animaux de laboratoire – ou ‘modèles animaux’ –  ils ont abandonné toute forme d’évolutionnismes pour affirmer que nous sommes réellement, sinon des signes, du moins et à coup sûr, des rats. Aussi détestent-ils autant les humains que les animaux. Ils oublient en effet qu’à vouloir naturaliser l’homme au point de nier l’existence d’une barrière des espèces, ils risquent d’attribuer aux animaux toutes sortes de caractéristiques qui sont exclusivement les nôtres : la jouissance du mal, le plaisir de disséquer inutilement une grenouille et des rats dans des laboratoires ou encore l’art d’inventer des tortures les plus sophistiquées ou même de concevoir des chambres à gaz.
….
Il est aussi faux en effet de vouloir abolir la frontière entre l’homme et l’animal, que de nier l’appartenance de l’homme au monde animal. Dans le premier cas on condamne l’homme à un déterminisme sordide qui le prive de la conscience de son destin –fût-il celui du pire des criminels; dans le second, on fait de l’homme une créature divine au risque de l’autoriser à se prendre un jour pour un dieu et à exterminer, selon l’axe du bien et du mal, ceux qui ne seraient pas jugés assez divins pour subsister.
Il faudra bien un jour les réunir – l’homme et la bête – par-delà toutes les dérives d’une éthologie mal comprise.

par Élisabeth Roudinesco, Le cobaye descend-il du singe ? p 74 paru dans le dossier d’avril 2009 du magazine littéraire sur ‘L’esprit des bêtes quand les animaux font la littérature’

Nous les bêtesNous les singes’! Tel est le cri de douleur poussé aujourd’hui par les paléoanthropologues et autres primatologues épouvantés autant par l’annonce de la disparition de nos ancêtres que par les abominables souffrances que les humains leur ont infligées au cours des siècles. Cri de honte, cri de repentir. Non seulement nous avons assassiné la trace de nos origines, au point de ne plus savoir qui nous sommes, mais, en guise de devoir de mémoire, nous devons nous condamner à renoncer à notre humanité, hautement perverse et criminelle, pour redevenir ce que nous n’avons jamais été.
Car si les primatologues et autres paléontologues rêvent d’un monde fabuleux dans lequel l’homme serait réconcilié avec ses origines, les psychologues néo-behavioristes, éthologues, comportementalistes, cognitivistes et personnes hostiles à tout ce qui ressemblerait, de près ou de loin, à une conception freudienne de l’inconscient ne s’embarrassent pas d’une telle utopie. Adeptes de l’application systématique à l’homme des modèles de conditionnement et de dressage observés chez les animaux de laboratoire – ou ‘modèles animaux’ –  ils ont abandonné toute forme d’évolutionnismes pour affirmer que nous sommes réellement, sinon des signes, du moins et à coup sûr, des rats. Aussi détestent-ils autant les humains que les animaux. Ils oublient en effet qu’à vouloir naturaliser l’homme au point de nier l’existence d’une barrière des espèces, ils risquent d’attribuer aux animaux toutes sortes de caractéristiques qui sont exclusivement les nôtres : la jouissance du mal, le plaisir de disséquer inutilement une grenouille et des rats dans des laboratoires ou encore l’art d’inventer des tortures les plus sophistiquées ou même de concevoir des chambres à gaz.
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Il est aussi faux en effet de vouloir abolir la frontière entre l’homme et l’animal, que de nier l’appartenance de l’homme au monde animal. Dans le premier cas on condamne l’homme à un déterminisme sordide qui le prive de la conscience de son destin –fût-il celui du pire des criminels; dans le second, on fait de l’homme une créature divine au risque de l’autoriser à se prendre un jour pour un dieu et à exterminer, selon l’axe du bien et du mal, ceux qui ne seraient pas jugés assez divins pour subsister.
Il faudra bien un jour les réunir – l’homme et la bête – par-delà toutes les dérives d’une éthologie mal comprise.

par Élisabeth Roudinesco, Le cobaye descend-il du singe ? p 74 paru dans le dossier d’avril 2009 du magazine littéraire sur ‘L’esprit des bêtes quand les animaux font la littérature’

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