Ce chien en face me dit l’humain en moi

difficile liberteNous étions 70 dans un commando forestier pour prisonniers de guerre israélites, en Allemagne nazie. Le camp portait – coïncidence singulière – le numéro 1492 millésime de l’expulsion des juifs d’Espagne sous Ferdinand  V le Catholique. L’uniforme français nous protégeait encore contre la violence hitlérienne. Mais les autres hommes, dits libres, qui nous croisaient ou qui nous donnaient du travail ou des ordres ou même des sourires – et les enfants et les femmes qui passaient et qui, parfois, levaient les yeux sur nous – nous dépouillaient de notre peau humaine. Nous n’étions qu’une quasi-humanité, une bande de signes. Force et misère de persécutés, un pauvre murmure intérieur nous rappelait notre essence raisonnable. Mais nous n’étions plus au monde. Notre va-et-vient, nos peines et nos rires, nos maladies et nos distractions, le travail de nos mains et l’angoisse de nos yeux, les lettres qu’on nous remettait de France et celle qu’on acceptait pour nos familles – tout cela se passait entre parenthèses. Êtres enfermés dans leur espèce; malgré tout leur vocabulaire, êtres sans langage. Le racisme n’est pas un concept biologique; l’antisémitisme est l’archétype de tout internement.
Et voici que, vers le milieu d’une longue captivité – pour quelques courtes semaines et avant que les sentinelles ne l’eussent chassé – un chien errant entre dans nos vies. Il vint un jour se joindre à la tourbe, alors que, sous bonne garde, elle rentrait du travail. Il vivotait dans quelque coin sauvage, aux alentours du camp. Mais nous l’appelions Bobby, d’un nom exotique, comme il convient à un chien chéri. Il apparaissait aux rassemblements matinaux et nous attendait au retour, sautillant et aboyant gaiement. Pour lui – c’était incontestable – nous fûmes des hommes.

Emmanuel LévinasDifficile liberté p 233-234

Pour tous les malades, les souffrants, les handicapés, les presque-comme-si, les en-devenir, les verticalisés, c’est incontestable: pour le chien en face de soi nous sommes des hommes. À l’heure suprême – maladie, difficultés de la vie, mort…-, le chien va attester la dignité de la personne. C’est cette humanité trouvée parfois retrouvée qui est thérapeutique et libre. En fait, ce qui l’est c’est l’interprétation que le malade, le souffrant, l’handicapé, le presque-comme-si, le en-devenir, le verticalisé en donnent. C’est cette interprétation qui est thérapeutique et libre. Pour le chien devant Soi je suis un homme. De fait cette interprétation crée la guérison, fait le lit de retrouvailles… Ainsi donc, la thérapie assistée par l’animal est une question de Présence et de présences, une affaire d’interprétation et un cheminement qui renvoie à l’homme qui s’humanise. Ça ne sera jamais quantifiable scientifiquement, ça! Même si c’est observable.

Dans le texte de Lévinas, il n’y avait pas un chien d’un bord et des humains de l’autre, il y avait un cercle inclusif: le chien faisant naître les humains, les humains donnaient vie au chien. Pourquoi s’enfermer dans son rôle d’humain? Ainsi, tant qu’on n’est pas touché en dedans de soi par la vie autre, on ne peut déciller ses yeux sur ce rôle d’humain qui étouffe (‘Le Humain trop humain’ de Nietzsche).

Mon chien m’a renvoyé à ma peau d’humaine et dans sa présence et par son regard et par mon interprétation, je nais humaine. Ça c’est incompréhensible pour les administrations, les donneurs de leçons guindés, et tout ce qui n’est pas encore né.

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