Un seul doigt ne prend pas le caillou
Je les ai empruntées ces pistes rouges parsemées d’herbe jaune sous un ciel bleu. Comme dans les films d’Hollywood, au temps de la Metro Goldwin Mayer.
L’Afrique on l’a tous regardée dans le petit écran et on a été bercés par ces magnifiques images d’enfance (Bon Tarzan est si loin mais pas son cri de ralliement…. Je l’entends encore). Mais ressentir l’Afrique est une autre étape. Terre de mystères, c’est beau. La savane, les baobabs décharnés, les manguiers alourdis de fruits juteux, le sable s’engouffrant dans les recoins, la poussière reposant sous le lourd manteau du poids des heures. Le temps est différent ici, j’allais presqu’écrire qu’il n’existe pas. À quoi bon une montre quand notre interlocuteur privilégie le temps présent. Et Hop c’est déjà le passé.
Ce soir, je suis allée saluer un berger peulh. Les meilleurs selon les règlements ancestraux dans leurs activités. Son troupeau lui procure un peu de lait, accessoirement vendu au marché, mais surtout le bétail est synonyme de richesse et de prestige social. Biens plus essentiels que toutes les monnaies sonnantes et trébuchantes. Bien que… Cela pouvait être avéré avant… car désormais le vice du capitalisme a même gangrené les contrées les plus reculées du Mali. Toutefois ce berger est fier d’être le seul dans des villages à la ronde à conduire son cheptel de 70 têtes, d’être regardé, envié et respecté. Conditions que l’argent ne lui apporterait pas ou prou. D’autant qu’il serait contraint de protéger son investissement pécuniaire, et de le faire fructifier (le toujours plus des investisseurs). Il deviendrait inquiet et peut-être mesquin, enfin de compte, avare ?
Pour traire ses 11 vaches, il attache les pattes arrière de l’animal avec de la corde et le veau est ficelé au cou de sa mère. Astucieux : la bête se sent en confiance ainsi rapprochée de son petit et le berger peut alors opérer une approche vive et discrète. Ces animaux possèdent de longues cornes. Comme on le voit dans les clichés classiques de l’Afrique sahélienne.
Aujourd’hui, j’ai pour la première fois, pris la parole aux cours d’une assemblée villageoise. Imaginez. Hommes, femmes, enfants, jeunes, tous réunis sous l’arbre à palabres. Pas pour moi on s’entend bien, mais par l’ONG pour laquelle je fais cette enquête terrain. Formant un cercle, et moi comme rustine. Il m’a fallu ménager les rituels de convenance résolument nécessaires et aussi flatter quelques susceptibilités (pas toujours du côté mosaïque du pavé noir et blanc, il est instructif d’intercepter les sensibilités blanches, grandes, si grandes et si encombrantes) et bien naturellement remercier le village de 280 âmes de son formidable accueil. Mais ma question (quel avenir…) n’a pas été comprise, je le savais, disons que je m’en doutais. J’ai vérifié. Et là réside toutes les contradictions et finalement les malentendus définitifs entre le Nord et le Sud. À quoi bon penser à l’avenir quand aujourd’hui procure tous ses bienfaits ? Ce qui induit une absence de prévisions – apanage des gens qui n’ont rien – de programmations – prérogative des gens derrière leurs bureaux en cuir, donc de rentabilité, d’efficacité – maîtres mots occidentaux devenus creux quand on admire les réseaux d’échange de savoirs locaux.
Se perdre dans le futur, ce quelque chose de distinct et de si éloigné du reste du village, quelle idée et surtout à quoi bon ?
L’hospitalité malienne n’est pas un vain mot. Je resterais toujours ébahie par ces gens, de chez nous et d’ici qui m’ont naturellement offert sans arrière pensée leurs paumes ouvertes en partage. Je n’avais jamais connue cela dans une autre vie. Ce sera à toujours surprenant.
Ce qui est beau dans leur apprentissage de la démocratie et d’une certaine prise en charge de leur propre destinée (ce qui bouleversent considérablement les ONG d’il n’y a pas si longtemps qui inculquaient un savoir-faire et importaient une pensée forcément sur mesure donc unique), c’est l’utilisation assidue du tableau noir, des craies, des cahiers lignés et des crayons de papier.
Une tradition orale doit poser par écrit les bases de son renouveau. Le passage de la parole aux mots est toujours vivace. Les crieurs (crayeurs), la nuit venue, traversent les hameaux en annonçant le menu des activités du jour futur. Comme nos vendeurs de journaux….
En Afrique je suis rentrée dans les cases, j’ai re-senti les familles, j’ai participé (on s’entend sur le mot, je n’ai aucune prétention) avec modestie et humilité (= terre) aux travaux domestiques. Ce qu’il convient désormais de hurler sur tous les toits surchauffés des nordistes : c’est qu’ici on ne se dore pas la pilule au soleil, on trime du petit jour jusque tard dans la nuit, on travaille à un rythme différent durant lesquelles les minutes sont éternité. On travaille pour des objectifs radicalement différents mais ce qui ne signifie absolument pas inintéressants. Les leurs, inintéressants, hein !? ….
Comme le dit le proverbe bamanan : « un seul doigt ne prend pas le caillou ». En Afrique, on ne fait pas seul. On fait par et pour le groupe.
Toujours.
Sandra Friedrich
Mali-2000
