Sandra Friedrich
    Blogueuse sans frontière ni censure, Sandra Friedrich multiplie les thèmes.

    Forte d’une scolarité de doctorat en anthropologie et journaliste pigiste, elle a choisi l’Internet pour partager ses idées. Sandra Friedrich se spécialise dans la relation entre l’homme et l’animal de compagnie, plus précisément le phénomène anthropo-canin. Comme elle le dit si bien : « pour moi l'important reste l'humain en contact avec une autre espèce et le fait que dans notre société, le chien est encore vu comme une mécanique, un outil. On ne peut plus penser l'animal comme ça. C'est contre-productif et contraire aux expériences scientifiques du monde éthologique ».

    Elle concrétise également sa passion du contenu à titre de journaliste humanitaire par le biais de ses articles, dossiers et collaborations sur la zoothérapie, les médias communautaires, l’Afghanistan, l’Afrique, l’eau, les soins palliatifs, le prématuré en croisement avec ses critiques littéraires, enquêtes et essais. [+]
Manifesto
    Est-ce qu’un blogue peut changer le cours des choses? Est-ce qu’écrire et découvrir peuvent nous aider à mieux vivre? Est-ce que partager une opinion et multiplier la différence peuvent nous aider à mieux être? Avec ce blogue à la ligne éditoriale forte assurée par Sandra Friedrich, elle nous fait la démonstration qu’on peut bloguer pour aider, éveiller, partager et pourquoi pas éduquer. L’opinion peut devenir quelque chose de collectif, la prise de position est donc de mise et permise sur ce blogue. [+]

Billets étiquettés ‘Vinciane Despret’

Trouver les dispositifs pour entendre les réponses

11/03/2013

Vinciane Despret et Jocelyne Porcher- Être bête

Nous avons demandé aux gens de penser avec nous. Nous leur avons demandé de nous aider à construire un problème et non pas de révéler des situations ou de donner des informations
p. 89 Despret, Vinciane et Jocelyne Porcher

Ce qui nuit aux recherches en thérapie assistée par l’animal, c’est que, à quelques rares exceptions près, les études en question sont majoritairement des études de cas. Or, bien que ce type d’études soit important pour ouvrir des voies de recherches et identifier des phénomènes nouveaux, elles sont, sur l’échelle des critères de validité scientifique, à ranger sur l’échelon le plus bas. En d’autres termes, ce type d’étude ne démontre absolument rien (ref)Evidence Based Practice
Ainsi, on a recours aux animaux dans les espaces de santé, mais « When positive effects are reported, weaknesses in the methodologies used to obtain them raise doubts concerning their validity. Additionally, some of the more promising clinical observations that recur consistently throughout the AAI literature— e.g., the ability of animals to expedite the rapport-building process, enhance engagement, and facilitate retention in treatment—have not been investigated empirically » .  Kruger. K, Trachtenberg. S et Serpell. J. Can animal help human heal ?

Pourquoi la science devrait-elle être une machine à reproduire des lois générales? ‘Ce serait plutôt le propre de certaines sciences, les sciences du non-vivant. Dès qu’on étudie des êtres, on est confronté à leurs particularités…. ’, dit Vinciane Despret dans ‘Animal et humain, d’individu à individu’. Cette particularité qui fait que « L’animal ouvre devant moi une profondeur qui m’attire et qui m’est familière. Cette profondeur, en un sens, je la connais : c’est la mienne. Elle est aussi ce qui m’est le plus lointainement dérobé, ce qui mérite ce nom de profondeur qui veut dire avec précision ce qui m’échappe (…) », Georges Bataille, dans Théorie de la religion. Avec un animal particulier, unique, le recours à des recherches quantitatives, le recours aux statistiques, aux études épidémiologiques de grande envergure, aux essais cliniques avec répartition aléatoire ne tient pas. L’unicité de tel animal dans telle relation ne peut convenir aux canons des ‘evidence based medecine’, car la société anthropocanine est rejetée stricto sensu.

69769837Fondamentalement le lien immémorial avec l’animal – le chien en l’occurrence – n’est pas considéré comme thérapeutique par le corps médical, car « la condition de l’existence d’un lien social n’est pas l’identité des acteurs, mais l’ajustement mutuel de leurs conduites et de leurs attentes», dixit Dominique Guillo. Or, si on s’adressait aux principaux intéressés en leur soumettant des questions là où ils sont experts compétents (le patient, le médecin, l’équipe soignante, l’éthologue, le chien), en leur demandant à la fois de juger de la pertinence des recherches et d’aider à en trouver les accès les plus praticables (voir Vinciane Despret et Jocelyne Porcher) peut-être alors que l’hypothèse (la TAA a un effet sur le patient) pourra être ou non vérifiée. ‘ Ce qui est intéressant dans les expériences en éthologie, ce ne sont pas les généralisations sur les objets mais les généralisations sur les dispositifs’, dit Vinciane Despret dans ‘Animal et humain, d’individu à individu’.

Les questions méthodologiques prendraient un autre sens. À nous par conséquent de trouver les dispositifs qui permettent d’entendre les réponses.

Ce sont nos problèmes, pas les leurs

13/09/2011

Rats de laboratoireEn dépit de découvertes hyperperfectionnées, mais très limitées - l’espèce canis familiaris a ainsi fait avancer les connaissances sur la narcolepsie, les myopathies ou les dégénérescences de la rétine - les méthodes expérimentales sur les animaux demeurent des approximations de la réalité physiologique humaine et peut-être même des aberrations. Par ailleurs, il faudrait évaluer le nombre d’humains sauvés pour le nombre d’animaux expérimentés.  Il existe certes de grandes ressemblances fonctionnelles entre les hommes et les animaux – la génétique nous l’indique -mais il y a quelque chose de malsain dans les recherches sur les animaux qui semblent, entre autre, reposer sur un raisonnement bancal: parce que l’homme lui reconnait la faculté de souffrir comme lui, alors l’animal peut servir de modèle.
En fait, on pose des problèmes à  (cf. Georges Canguilhem) l’animal de laboratoire qu’il ne peut par définition pas résoudre, par ce que ‘ce sont les nôtres pas les siens’. Dans la situation expérimentale, l’animal est dans un environnement anormal qui lui est imposé. Il se trouve dans une situation de contrainte. Quel espace pour la spontanéité dans ces cas là? Quelle sorte de comportements peut-il bien en résulter? Pire quel sens tout cela a pour lui? Quel Umwlet?
Car le misérable choix qui est proposé entre, par exemple, un choc électrique pour obtenir un aliment et une absence de choc électrique mais qui prive l’animal de tout aliment, ne constitue pas un comportement c’est-à-dire un débat avec le milieu. C’est pourtant en prenant appui sur ce type d’études que l’on décide des normes techniques des systèmes de contention des animaux (animaux élevés pour la consommation, animLiberté et inquiétude de la vie animaleaux élevés pour leur fourrure, animaleries de laboratoire etc.) estimant que ces études rendent compte des comportements spécifiques. Aussi en conclut-on que l’animal a manifesté ‘sa préférence’, explique Florence Burgat, dans Liberté et inquiétude de la vie animale (p. 235-236).
Et il y a plus : le fantasme d’objectivité est impensable dans un tel dispositif expérimental. Dès lors qu’il y a un homme, de surcroit scientifique et un animal appelé à exécuter une action, il y a construction. Le dispositif scientifique mis en place pour tester  tel aspect induit inévitablement influence de l’homme et de l’animal, donc il y a production d’une nouvelle réalité. Elle se construit par la relation entre deux êtres actifs et qui s’activent mutuellement, dit Vinciane Despret philosophe et psychologue.

Les animaux, eux aussi, s’engagent dans l’expérience et dans la relation qui leur est proposée, même s’ils ne peuvent pas l’exprimer. A nous de trouver les dispositifs qui permettent d’entendre leurs réponses. Les animaux nous regardent jusqu’où peut-on aller dans l’expérimentation animale?

Pour aller plus loin:

Vinciane Despret: Animal et humain, d’individu à individu

Traumatisme structurant

25/05/2011

Mourir de dire, la honteLe non-partage des émotions installe dans l’âme du patient blessé une zone silencieuse qui parle sans cesse, un bas-parleur en quelque sorte, qui murmure au fond de soi un récit inavouable. Il est difficile de se taire mais il est possible de ne pas dire
Mourir de dire, la honte, Boris Cylrulnik, p 8.

Or, avec un  chien, il ne peut y avoir de représentation de la blessure, parce qu’avec un chien le discours n’agrippe pas, il glisse, il se dit, il dit. C’est bien le récit qui érige l’événement fondateur, celui qui engendre le sens (Temps et récit tome II, Paul Ricoeur). De plus, le patient blessé ne souffre pas de ce qu’il voit dans le regard du chien.
Depuis 1999, les enfants atteints de cancer passent une journée avec un chien au Centre mère-enfant (CME) du Centre hospitalier universitaire de Québec.  L’objectif du programme est d’utiliser les rapports privilégiés que les enfants entretiennent avec l’animal pour aider au processus thérapeutique (psychologique, physique et social). Mais quels sont-ils?
La zoothérapie, nouvelles avancées‘Il a été démontré que la zoothérapie joue un rôle bénéfique dans les dimensions physiques (repos, alimentation, exercices), sociales (socialisation, rapprochement de l’anxiété, verbalisation des craintes et des inquiétudes) ainsi que dans les capacités d’adaptation (acceptation de l’hospitalisation, capacité de surmonter certaines difficultés, réceptivité au traitement, autonomie, motivation) et l’estime de soi (sentiment de fierté, d’accomplissement, d’utilité et de confiance en soi), Pierre Verret La Magie d’un rêve in La zoothérapie, nouvelles avancées. Une représentation de soi dévalorisée altère l’un des deux pôles de l’intersubjectivité ce qui la modifie tout entière. Une curieuse passerelle s’installe entre le monde mental d’une personne qui ne sait pas être heureuse, une personne souffrante, une personne blessée et celui du chien qui tisse un lien avec cette personne. Le chien développe une maturité parce que la passerelle intersubjective lui laisse toute la place.
Le traumatisme déstructurant en effondrant la personne est devenu pour elle et par la présence du chien un traumatisme structurant. Aussi, est-il ‘temps d’en finir avec Harry Harlow’, dit Vinciane Despret, en p. 13 de ‘L’attachement’:

l'attachement-Claude BeataLa manière dont nous définissons nos rapports aux animaux, quand ces rapports se teintent d’affectivité nous tendons souvent à les inscrire dans les schèmes qui nous sont familiers, ceux de relations entre enfants et adultes. Nous n’avons pas élaboré dans notre culture un rapport spécifique et original à l’altérité, elle est généralement envisagée quand ce rapport est positivement connoté comme celui qui unit des parents à leurs enfants. En témoignent de nombreux propriétaires de chien tentant de situer leur compagnon dans les deux schèmes à notre disposition, l’enfant et l’ami, et percevant plus ou moins confusément l’inadéquation de chacun de ces schèmes à la relation telle qu’elle se développe.

‘Ce qui compte pour eux’

18/02/2011

Les recherches de thérapie assistée par l’animal devraient prendre en considération cette méthodologie apportée par Vinciane Despret, dans ’Quand le loup habitera avec l’agneau ‘ aux éditions Les empêcheurs de tourner en rond

Quand le loup habitera avec l’agneauEst-ce à dire que nous inventons ces animaux? Oui d’une certaine manière, non d’une autre. Tout dépend de ce que nous comprenons sous le terme d’invention, quand il s’agit des pratiques des sciences.
Oui, nous les inventons si nous suivons Isabelle Stengers puisque ‘tous les êtres que les sciences font exister sont ‘inventés’ au sens où tous leurs attributs sont relatifs à nos histoires. C’est à nos questions qu’ils répondent, ce sont nos interprétations qui donnent sens à leurs réponses et c’est notre curiosité qui les mobilise.
Est-ce à dire qu’ils sont moins réels une fois qu’ils existent dans nos histoires? Non affirme la philosophe, car nous devons aussi comprendre que si leur existence dépend de nos histoires et de la multiplicité de celles-ci, ces histoires ont toutes ‘pour trait commun de renvoyer à eux’; elles désignent ceux qu’elles font exister , comme condition sinon suffisante, du moins nécessaire à leur possibilité’. C’est là la singularité de nos pratiques scientifiques : les animaux qu’elles inventent existent dans et par ces histoires avec une densité, une réalité singulière, car les scientifiques ont cherché passionnément comment faire histoire avec eux. La question de savoir s’ils existent ‘pour eux’ ou ‘pour nous’ dans les pratiques qui les interrogent et qui les font exister n’a alors pas beaucoup de sens : il s’agit à chaque fois pour chaque scientifique et pour chacun des animaux d’inventer des propositions d’existence avec eux. Dès lors, si nous voulons bien comprendre les changements qui adviennent à ces animaux interrogés par nos pratiques, il nous faut alors suivre la manière dont les scientifiques s’adressent à eux, comment ils les rendent actifs et comment ils leur proposent de prendre position par rapport à ce qui leur est demandé. Il faut en somme nous soumettre à la contrainte de chercher comment ces animaux changeants sont devenus bien réels dans l’épreuve même du changement qui leur était proposé….Shirley Strum
Nous soumettre à cette contrainte c’est alors adopter celle à laquelle certains éthologistes ou primatologues ont choisi d’obéir. Quand on lui demande d’expliquer le fait que son travail avec les babouins ait produit des résultats aussi intéressants, Shirley Strum répond qu’elle s’est d’abord efforcé de ne pas leur construire un savoir ‘dans le dos’ : dans sa pratique, les questions adressées aux babouins se subordonnent à l’exigence de savoir ‘ce qui compte pour eux’. Cette politesse de ‘faire connaissance’ a suffisamment témoigné de ses capacités de réussite pour que je propose de m’y astreindre à mon tour : si les babouins deviennent si intéressants lorsque leur scientifique se soumet à cette contrainte, je peux à mon tour espérer dans mon analyse rendre le chercheur intéressant en adoptant la même exigence, et en explorant comment ‘ce qui compte pour eux’ a permis les transformations. Et parmi toutes les choses qui ‘comptent’ pour ces scientifiques, il y en a une que je ne pourrai manquer : la manière dont leurs animaux prennent une part active au savoir qui est produit à leur sujet p 24-25-26

Les animaux changent parce qu’ils nous changent

28/08/2010

conditionnementCertains dispositifs behavioristes – ceux qui font du conditionnement – ne laissent aucune chance au chien d’exprimer sa manière d’être et de les surprendre. Ils conditionnent le chien à effectuer mécaniquement une commande…. Pour quel bénéfice ?
Ainsi, l’ordre des choses est conservé: l’animal ne peut déroger à cette ornière idéologique dans laquelle il a été formaté: ‘il fait ce que je veux’. Ceci est une autre ‘influence négative de la domestication’, selon l’expression de Romanes, le père de la psychologie comparative interspécifique.
Pourtant, iIl existe une approche qui ouvre des perspectives riches d’enseignement parce qu’ouverte aux changements, une approche qui induit des transformations traduisant de nouvelles manières d’êtres, dans laquelle le scientifique et le propriétaire ne savent pas quelles sont les bonnes questions à adresser aux animaux mais qui accueillent ce doute intelligent en adoptant une position de recherche nouvelle:  quelles sont - du point de vue du chien, de l’animal - les expérimentations qui permettent d’obtenir de leur part les meilleurs réponses qui soient ? Bien entendu, ça ne se fait pas immédiatement, ça prend beaucoup de temps, d’essai-erreurs mais ô combien porteurs d’avenir.
Actuellement, il semble que la société québécoise envisage encore l’éducation du chien de manière behavioriste: conditionnement pur de dur. Une portion infime d’observateurs du comportement canin a adopté une autre voie – voix: les animaux les ont transformés afin qu’ils les transforment.

Dans les dispositifs de conditionnement, le chien est généralement soumis à un apprentissage au cours duquel il doit apprendre à réagir à certains stimuli : une lumière qui s’allume, un son de cloche, un dessin. Lorsqu’il perçoit le stimulus qu’on lui demande de reconnaître ou de discriminer, il doit présenter la réaction que lui a enseignée son expérimentateur. Il sera dans le meilleur des cas récompensé par un peu de nourriture dans les moins bons puni par un choc électrique ou toute autre expérience désagréable. À force de répéter le stimulus, l’expérimentateur obtient ce qu’il cherchait : le chien est conditionné, il se comporte à présent comme un jouet mécanique à ressorts. Ici encore le terme ‘invention’ au sens d’une production d’existence permet de décrire ce qui a pu arriver au chien dans ce type de dispositif. En observant la façon dont le chien est soumis à des contraintes qui ne lui laissent aucune chance, les sociologues Arnold Arluke et Clinton Sanders - Regarding animals – ont repris à leur compte cette conclusion sans appel de Vicki Hearne : ‘Dans la mesure où les behavioristes font tout pour dénier toute possibilité de croire à la capacité du chien de croire, d’avoir des intentions, de signifier etc., il n’y aura aucun courant d’intentions, de significations ou de croyances qui aura une chance d’advenir. Le chien peut essayer de répondre au behavioriste, mais le behavioriste ne répondra pas à la réponse du chien… le chien du behavioriste ne fera pas que sembler stupide, il sera stupide!’.Quand le loup habitera avec l’agneau
De ce dispositif très appauvrissant et remarquable par le manque de politesse de ses chercheurs, on pourrait pourtant, mais par contraste, trouver des indices nous permettant de proposer une autre version, complémentaire des changements qui sont partout repérables. Que se passe-t-il dans ce dispositif? Bien sûr, il a mutilé le chien, il n’a rien fait d’autre que de produire une existence sans intelligence. Mais soyons attentifs : cette lobotomie à distance n’est possible que parce que les chercheurs se sont eux même mutilés. Il n’y a pas que le chien qui soit stupide dans cette histoire. Les chercheurs le sont autant que lui, non pas parce qu’ils l’étaient avant mais parce qu’ils se sont soumis à un dispositif qui ne leur donnait aucune chance d’être ni intéressés ni intéressants. En écoutant les conclusions de Hearne – ‘Le behavioriste ne répondra pas à la réponse du chien’ – on pourrait même formuler autrement notre affirmation : les behavioristes n’ont laissé aucune chance au chien de leur donner une chance. Ils n’ont à aucun moment autorisé le chien à les modifier, à les surprendre, à leur apprendre quelque chose et à changer leur manière de s’adresser à lui.
Dès lors l’affirmation des primatologues et des éthologistes ‘ils ont changé mais nous avons changé aussi’ peut recevoir si nous voulons être fidèles à la manière dont eux-mêmes peuvent parfois décrire leur travail, une autre traduction : ‘Les animaux ont changé aussi parce qu’ils nous ont changés’.

Despret, Vinciane. Quand le loup habitera avec l’agneau, Les empêcheurs de tourner en rond, 2002, p 29-31

Qu’est-ce que ça reflète?

01/05/2010

‘Si ce que Jean dit de Pierre nous en apprend souvent beaucoup plus au sujet de Jean que de Pierre’ (Cf, p 18 du livre de Vinciane Despret. Naissance d’une théorie éthologique), qu’est-ce que la recherche de reconnaissance du milieu zoothérapeutique dit de ce milieu? Qu’est-ce que l’impérieuse nécessité de preuves scientifiques au-delà de tout doute raisonnable dit de notre société? Qu’est-ce que le besoin d’études scientifiques non biaisées dit de notre capacité à croire sans voir-mesurer-peser-détailler? Qu’est-ce que les étincelles dans les yeux d’une aînée en perte d’autonomie à la vue du chien dit de notre impossibilité de nous émouvoir et de ressentir cet enthousiasme sans utiliser une méthodologie expérimentale conventionnelle et standardisée? Qu’est-ce que notre attachement aux modèles académiques en vigueur dans de nombreuses disciplines scientifiques : objectifs-méthodes-résultats-discussion disent de notre nécessité de trouver les raisons qui expliquent les effets de l’animal sur la santé humaine et non plus de se satisfaire des signes ?
Et puis si c’était autre chose que l’animal qui soit soignant? Si on parlait non plus d’un triangle thérapeutique mais d’une interrelation à voie unique, d’un espace de ‘devenir avec’… d’un espace à parler qui conduit à peupler… «Cette pratique qui inscrit l’animal dans le monde du ‘parler’ et qui contribue à ‘peupler’ concourt à brouiller les frontières entre les humains et les animaux. La capacité qu’autorise le style direct de parler à la place d’un autre pour parler avec lui induit tout autant qu’elle révèle un engagement dans la relation. On ne se met pas à la place, on peuple la place avec. On ne substitue pas un point de vue à un autre : tout au contraire se fait par addition de points de vue», Vinciane Despret et Jocelyne Porcher.  Être bête, p.73-74.
Car somme toute, il y a une erreur sémantique de penser la relation thérapeutique entre l’humain ET l’animal, car « se référer aux humains ainsi qu’aux animaux est redondant. La catégorie des animaux est la catégorie supérieure qui inclut celle des êtres humains », écrivent Gregg Solomon et Deborah Zaitchik.

Lieu de projections

16/04/2010

naissance d'une théorie éthologiqueL’animal est devenu, dans les cultures occidentales et plus particulièrement à l’Âge classique le lieu de ‘projections’ au sens psychanalytique du terme (voir M. Foucault. Histoire de la folie à l’âge classique, 1972) : la nature qui effrayait à l’extérieur, une fois maîtrisée, devient une menace de l’intérieur.
L’animal offre à l’Homme un miroir plus ou moins déformant, plus ou moins acceptable; proche et lointain à la fois, il est à la fois le même et le différent. Le regard que nous portons sur lui, la façon dont nous en construisons la représentation peut le rendre plus ‘même’ ou plus ‘différent’. En ce sens également, l’animal est à la fois objet et sujet. Et comme objet-sujet, il définit en même temps qu’il constitue l’homme sujet-sujet : il le définit dans l’identité et le constitue dans l’altérité. C’est là que se joue le rôle fictionnel du précurseur : être à la fois le même et le différent.

Vinciane Despret. Naissance d’une théorie éthologique, p.17
Collection Empêcheurs de penser en rond

Ce que nous savons des animaux

30/03/2010

Ce colloque est un incontournable. Pourquoi? Pour les grands noms réunis, la qualité des présentations qui seront faites, les recherches qui y seront dévoilées. Parce que sandraetlechien les cite à longueur de posts (Les Vinciane Despret, Jérôme Michalon, Pascal Picq, Jocelyne Porcher, Eric Baratay …), ces scientifiques font actuellement la réflexion et pensent la relation anthropocanine.

La rencontre s’organisera autour des animaux qui produisent et que produisent, cette multiplicité de pratiques. Un trait les réunit: sauvages, domestiques ou familiers, ce sont des animaux qui mettent des gens au travail ; ce sont les animaux des éleveurs, des dresseurs et des animaliers de laboratoire ; ceux que les scientifiques interrogent sur leurs capacités sociales et cognitives ou leur « bien-être » ; les animaux des sociologues, des anthropologues ou des philosophes, quand ces derniers s’intéressent à la manière dont on les protège, dont on fait société, ou dont on vit (ou pourrait vivre), autrement, avec eux. En somme, des animaux qui, pour de multiples raisons, nous importent ou importent à certains d’entre nous.

Du 2 au 9 juillet 2010, au Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle. Inscriptions

Ce n’était pas juste un animal

22/03/2010

S’il est un terrain sur lequel la relation anthropocanine prend tout son sens et le perdre aussitôt, c’est le douloureux moment du décès du compagnon à quatre pattes. La relation tissée au fil des ans,  la complicité de tous les instants, les émotions vraies et les affects sont renversés.  Et…  Déniés. Combien de gens ne peuvent vivre le deuil de leur animal de compagnie sans recourir au regard ahuri des proches : ‘bah voyons ce n’était qu’un chien’.
Rappelons-nous ce que Vinciane Despret et Jocelyne Porcher écrivaient dans Être bête (Actes Sud)

Pour quoi ils parlaient à leurs animaux c’est pour ne jamais oublier qu’il y a quelqu’un à l’intérieur…. Constituer un espace ‘devenir avec’… comment parler conduit à peupler…

‘ Perdre un compagnon ou une compagne de vie qui a été près de soi quotidiennement, qui a été là Deuil animalier -France Carlosquoique l’on fasse et qu’on lui fasse subir. Perdre une forme d’amour inconditionnel. Ce qui mettait de la joie dans son foyer. Ce qui parfois devenait une raison de vivre. Ce qui nous a éveillé au sens de la responsabilité. Perdre notre animal de compagnie, c’est bien souvent perdre une partie de notre cœur ‘, dit France Carlos dans son ouvrage Deuil animalier.   

Diplômée du Centre de Relation de Montréal depuis 1997, elle exerce en pratique privée en relation d’aide depuis. Mais c’est en voyant comment ses clients devenaient complètement désemparés lorsqu’ils perdaient leur animal de compagnie qu’elle a compris qu’ils avaient besoin d’une aide plus spécialisée. ‘J’ai ajouté à ma pratique le deuil animalier depuis 4 ans maintenant. Au Québec c’est très peu connu, contrairement au États-Unis où il y a plusieurs livres sur le sujet, des hôpitaux vétérinaires ont sur place leur thérapeutes, des écoles de médecines vétérinaires offrent des services de ligne d’écoute.  Ici au départ les gens ont de la difficulté à consulter à plus forte raison lorsqu’il s’agit du décès de leur animal. Certains de mes clients cachent à leur entourage qu’ils consultent’ témoigne-t-elle. 

- Le deuil d’un animal c’est quoi?

Je résumerais en disant que c’est la perte d’une forme d’amour inconditionnel et c’est ce qui nous manquera le plus, ne plus avoir près de nous cette présence d’un être vivant toujours content de nous voir, qui ne porte aucun jugement sur nous.  

- Quand on regarde les étapes du deuil de votre livre et les sujets abordés lors de vos consultations, on se demande si le deuil d’un animal aimé est si différent de celui d’un être humain aimé?

Où il y a une différence, je dirais c’est au niveau des conséquences.  Perdre un parent, perdre un conjoint n’aura pas le même impact sur notre vie que de perdre notre animal de compagnie.  Par exemple perdre un parent en bas âge nous laissera dans le manque de ce que ce parent aurait pu avoir comme influence sur notre développement.  Perdre un animal c’est perdre un compagnon de vie qui était près de nous depuis parfois plusieurs années, plusieurs heures par jour.  C’est perdre un être vivant pratiquement entièrement dépendant de nous, c’est un changement important dans nos habitudes de vie.
Mais au niveau émotif c’est sensiblement la même chose.  Les mêmes émotions seront présentes, la peine, la colère, l’impuissance, la culpabilité, la douleur du manque.  Le deuil se vivra de la même façon. 

- Il est si difficile de vivre ce deuil, parce que notre société n’en favorise pas l’expression, en quoi? Pour quoi? Pourquoi?

compagnon de route de France Carlos

L’assistant en thérapie de France : N’Stein, Yorkshire de 6 ans

La dernière chose que les personnes endeuillées veulent entendre c’est « c’était juste un animal ».  Pour eux leur animal était plus que « juste un animal ».  J’attribue ce genre de maladresse verbale à la difficulté et parfois même à l’incapacité d’accueillir une personne souffrante émotivement.  Les larmes nous rendent mal à l’aise et bien souvent la réaction est de mettre fin à l’expression des émotions de l’autre afin de ne pas être confronté aux nôtres. 
Il est aussi difficile pour certaines personnes de comprendre que le lien relationnel soit aussi fort entre le propriétaire et l’animal.  Pour les gens par exemple qui considèrent que le chien est un bien à leur service, ils comprendront difficilement que la personne ait l’impression d’avoir perdu l’équivalent d’un enfant. 
Dans notre société nous avons de plus en plus de personnes seules, sans conjoint, sans enfants, sans de réels amis, alors pour certaines de ces personnes l’animal devient un compagnon de vie qui prend une énorme place au niveau relationnel.  Perdre leur animal c’est perdre une partie de leur vie.
La peur d’être jugé empêche les personnes endeuillées de parler librement de ce qu’elles vivent.


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