Sandra Friedrich
    Blogueuse sans frontière ni censure, Sandra Friedrich multiplie les thèmes.

    Forte d’une scolarité de doctorat en anthropologie et journaliste pigiste, elle a choisi l’Internet pour partager ses idées. Sandra Friedrich se spécialise dans la relation entre l’homme et l’animal de compagnie, plus précisément le phénomène anthropo-canin. Comme elle le dit si bien : « pour moi l'important reste l'humain en contact avec une autre espèce et le fait que dans notre société, le chien est encore vu comme une mécanique, un outil. On ne peut plus penser l'animal comme ça. C'est contre-productif et contraire aux expériences scientifiques du monde éthologique ».

    Elle concrétise également sa passion du contenu à titre de journaliste humanitaire par le biais de ses articles, dossiers et collaborations sur la zoothérapie, les médias communautaires, l’Afghanistan, l’Afrique, l’eau, les soins palliatifs, le prématuré en croisement avec ses critiques littéraires, enquêtes et essais. [+]
Manifesto
    Est-ce qu’un blogue peut changer le cours des choses? Est-ce qu’écrire et découvrir peuvent nous aider à mieux vivre? Est-ce que partager une opinion et multiplier la différence peuvent nous aider à mieux être? Avec ce blogue à la ligne éditoriale forte assurée par Sandra Friedrich, elle nous fait la démonstration qu’on peut bloguer pour aider, éveiller, partager et pourquoi pas éduquer. L’opinion peut devenir quelque chose de collectif, la prise de position est donc de mise et permise sur ce blogue. [+]

Billets étiquettés ‘véronique servais’

Drôle de rôles

03/06/2011

Consolation par le chienAlors que Pierre Schultz y voit une consolation et préfère citer en p. 143, Jean Rostand avec son ‘Ne pas ajouter à la démence du réel,  la niaiserie d’une explication’, il n’en reste pas moins qu’il est important de comprendre quel rôle joue le chien dans notre vie.
Le chien réconforte le narcissisme des humains, il agit comme un baume, donne cette impression de plénitude. Il est un accessoire (le mot est juste) de puissance de l’homme, comment? Le chien est un être serviable, gentil, dépendant, ‘La relation au chien n’illustre-t-elle pas l’instinct d’obtenir de rallier des courtisans? Est-il si agréable et si nécessaire d’avoir des courtisans qu’il faille se consoler de leur absence avec des substituts animaux? Cette question est-elle inepte?, se questionne Pierre Schultz, médecin avec une formation en psychiatrie, en psychopharmacologie et en neurosciences cliniques… Le chien procure cette sensation de fusion avec l’univers, ‘L’affection de l’homme pour le chien participe-t-elle à la croyance à un monde meilleur, à l’idée d’un monde perfectible, ou aux regrets quant au passé?, demande-t-il en p.145. Comme image gratifiante que nous renvoient les yeux de l’animal, ce dernier nous trouve toujours aimable- tel est le service éminent qu’il nous rend. Éminent?…
Un psychiatre, le professeur Guyotat, a inventorié les positions que notre psychisme peut assigner à l’animal. Il distingue l’animal comme représentant tantôt une partie du moi tantôt la totalité du moi – image de reconnaissance, unifiante pour un individu ou un groupe. L’animal phobique grâce à la projection opérée sur lui, rend possible le maintien de certaines relations avec telle ou telle personne de l’entourage. L’animal comme objet narcissique  vient combler la solitude ou la frustration. L’animal comme objet symbiotique, c’est l’objet avec lequel on n’a pas de limites. Tout ce qui est vécu par l’animal passe dans l’homme et inversement. L’animal exprime l’homme et parfois des troubles d’origine psychosomatique nécessitant une intervention médicale. Fétiche ou souffre-douleur, l’animal peut être enfin l’objet transactionnel ou transitionnel. Il fonctionne alors dans un groupe comme un bien d’échange et surtout comme un objet à tout faire : à caresser, à torturer, à suralimenter, à interpeller… (extrait tiré de Françoise Armengaud, ‘˝ L’urbanimalisation˝ et les droits de l’animal’ in Universalia, Encyclopaedia Universalis, 1978, p.440-441).

Or voilà les constats ci-dessous sont intéressants, poussent à la réflexion sauf…. Qu’ils sont emprunts d’anthropomorphisme. ‘L’animal n’est plus et ne devrait jamais plus être un alter ego, effet pernicieux de l’anthropomorphisme bêtifiant, toujours infantilisant, parfois délirant’ dit Christian Talin dans son Anthropologie de l'animal de compagnieAnthropologie de l’animal de compagnie. Incidemment, ces concepts théoriques regardent l’amour fusionnel avec l’animal de compagnie en faisant fi de l’environnement de l’animal, de son monde spécifique. En offrant des avenues théoriques de même, on entre en pleine violence, celle de déterritorialiser l’animal et de le forcer à venir hanter un autre territoire : le nôtre.  Il est bon de devoir donner sens à ce qui se passe pour rendre le monde un peu plus intelligible mais pas au détriment d’êtres conscients ! En réduisant l’animal à du déjà-connu. ‘L’animal est un être aux aguets. L’irréductible altérité animale relève de la sensibilité et d’un agencement. Le nivelage forcené de l’anthropomorphisme nie l’autre-animal’, poursuit le philosophe.

Il y a bien d’autres Anthropomorphismemanières de chercher les intentions.  Véronique Servais utilise l‘empathie: ‘ L’empathie en revanche implique un changement de perspective : percevoir les choses du point de vue d’autrui. L’empathie suppose une réorganisation de la perception et la découverte d’un nouveau point de vue. Pour ce qui concerne les animaux, l’empathie repose sur une bonne connaissance de leur histoire naturelle, de leur système perceptif, de leur répertoire comportemental et de leur système de communication. Il faut tout cela pour commencer à voir l’animal évoluer dans son monde, forcément différent du nôtre. L’anthropomorphisme c’est ramener le différent à du connu. S’il y avait de l’empathie dans ces interprétations, une réelle volonté de comprendre le sens des comportements des animaux ‘de leur point de vue’

 Je me porte en faux avec l’affirmation de  Pierre Schultz et je crois profondément que ‘La consolation par le chien’ nous enjoint d’appréhender l’existence dans son mystère et son immensité, au-delà de toute réponse donnée par la science, la philosophie ou la religion, même si la diversité des choses pourrait être telle que nous ne connaissions jamais qu’une infime partie du monde, de notre environnement proche et de nous-même; alors faisons en sorte d’au moins tenter de comprendre la relation particulière qui nous lit particulièrement à ce chien en particulier dans cette situation particulière dans cette espace-temps donné.

Les bonnes méthodes ont-elles été utilisées ?

11/04/2011

En zoothérapie, l’écueil principal sur lequel achoppe la reconnaissance de cette approche donc son institutionnalisation, c’est que les méthodes employées pour la validation de l’observation des effets de la relation homme/animal ne font pas l’unanimité.
Car ce qui est observé est complexe à interpréter. Pour plusieurs raisons dont ce blogue depuis plusieurs années vous abreuvent. D’abord d’évidents blocages idéologiques : reconnaître une quelconque activité thérapeutique d’un animal va à l’encontre des choix fondateurs de la sociologie, par exemple. Si elle n’affirmait pas cette différence, l’animal deviendrait un acteur sociologique avec tout ce que cela induit. Ensuite, le conflit entre chercheurs et praticiens paraît insurmontable : les uns  n’arrivent pas à reproduire les résultats des autres.
En fait, ‘Les praticiens ne sont pas assez rigoureux, ou parce qu’ils « croient » que cela va marcher, mais tout simplement parce que les chercheurs mettent en place des procédures expérimentales qui, en exigeant que « toutes choses soient égales par ailleurs », empêchent précisément les thérapeutes de construire de nouvelles réalités avec leurs patients’, dit Véronique Servais, Université de Liège.
Les bonnes méthodes sont-elles utilisées ? Oui, si la procédure consiste à reproduire rigoureusement des effets qui sont apparus plusieurs fois et provoqués par des personnes différentes. La reproductibilité permet de s’affranchir d’effets aléatoires ainsi que des erreurs de jugement ou des manipulations de la part des scientifiques. Et, non, car en thérapie assistée par animal nous n’avons pas à faire à des automates qui génèrent du matériel reproductible. En TAC on ne parle pas d’apparition mais d’un phénomène observé. Il est alors répertorié et classé dans une catégorie d’observable… mais voilà sur un patient ici, un patient là. En outre, tout dépend de ce que va faire le thérapeute du potentiel de changement apporté par…. l’animal.
Si on veut faire avec un animal comme s’il n’était pas là, on limite grandement le champ des possibles. On peut donc en conclure que les procédures expérimentales en elles-mêmes font disparaître les effets bénéfiques des animaux, mais que ceux-ci ne sont pas illusoires pour autant.

Les yeux dans le visage

08/07/2010

‘C’est clair. Un animal ca ne ment pas! Son regard nous en dit long’. Le regard joue un rôle très important dans la régulation de l’interaction sociale. Le regard est une forme de contact et il offre la possibilité de créer une sphère de communication intime sans trop de complication relationnelle.
Le regard mutuel, mais aussi le fait de regarder et d’être regardé, sont des éléments importants de la communication interespèces, explique Véronique Servais de l’Université de Liège. La socialisation de l’homme s’appuie largement sur la vision. L’attachement en est la première manifestation. Sapi dans le regarde de Gabrielle Chalifoux
L’attachement est communément observé chez pratiquement tous les mammifères or les loups ne regardent pas dans les yeux. Est-ce à dire que les chiens ne nous regardent pas?  En fait, ils regardent le visage et ‘entre eux, ils se regardent au niveau du milieu de la figure – à la hauteur d’yeux’ dit Alexandra Horowitz. ‘Alors que la menace d’agression empêche les loups, les singes et les chimpanzés d’échanger des regards, chez le chien, l’information récoltée dans nos yeux vaut la peine d’encourir un reste de cette peur ancestrale’, ‘Dans la peau d’un chien’ p 147.
Dans la peau d'un chienLe chien nous regarde dans les yeux c’est ainsi que s’est forgée avec succès cette capacité de développer des interactions sociales et même ce petit plus que la psychologie anglo-saxonne a unifié sous le concept de théorie de l’esprit ou ‘je sais que tu penses que je pense que tu sais’. François Vital-Durand – Inserm U 846 .
Les chiens nous regardent même si dans leur nature lointaine, ils préféreraient détourner le regard…  Aussi le forcer à nous regarder juste pour avoir le plaisir de lui voir les iris peut être considéré comme une agression pour le chien… à méditer lorsqu’on le force à nous regarder quand nous nous adressons à lui… comme s’il s’agissait d’un être humain…. À méditer quand le patient souhaite ce contact visuel direct, qui renvoie aux échanges intimes et chaleureux d’une conversation humaine caractéristique… à méditer car nous avons tendance à vouloir appliquer dans nos rapports cette obligation de regard droit dans les yeux avec les chiens.
Toutefois ‘quand un chien s’est habitué à vous voir, il se met à vous observer, sa vision particulière semble lui permettre de remarquer, chez vous, des choses que vous-même ne voyez pas. Très vite, vous aurez l’impression qu’il lit à même votre âme’, dit A. Horowitz en p.138. L’essentiel de ce regard dirigé vers le visage humain est qu’il emprunt d’attention : le chien décide quoi et qui regarder et observe les multiples stimuli du visage humain (les mimiques qui sont souvent aussi inconscientes).
l'essentiel par le regardUne mine d’informations utiles : savoir se concentrer sur l’essentiel.

L’hormone, le regard, l’attachement

17/06/2010

C’est au regard que ça se joue. Le regard est un contact qui offre une sphère de communication intime sans trop de complication relationnelle. Le chien regarde beaucoup. Cette aptitude à fixer du regard est une de ses spécificités qui ne se retrouve pas chez les loups domestiqués.
Le regard joue un rôle très important dans la régulation de l’interaction sociale. Et ça va même plus loin.
Le regard du chien peut être considéré comme un comportement d’attachement capable d’influencer l’équilibre neuroendocrinien du propriétaire.
l'attachement-Claude BeataDans ‘L’attachement’-collection Zoopsychiatrie, voici ce que rapporte Colette Arpaillange, vétérinaire comportementaliste: Une équipe de recherche japonaise a mesuré la concentration d’ocytocine dans les urines de propriétaires de chiens après une interaction visuelle plus ou moins prolongée. Groupe 1 = les propriétaires se déclarent particulièrement satisfaits de la relation avec leurs chiens et ont le sentiment d’avoir une communication de qualité. Dans ce groupe les chiens maintiennent des interactions visuelles prolongées avec leurs maîtres
 Dans le groupe 2 = qui se distingue par une relation globalement moins satisfaisante, les contacts visuels sont réduits. Le taux d’ocytocine augmente de façon proportionnelle à la fréquence des échanges de regards initiés par le chien dans le groupe 1. Cet effet n’apparaît pas lors des interactions uniquement tactiles.
Le regard c’est le signal le plus puissant de tout notre répertoire de communication non verbal. Comme le précisait  Véronique Servais, de l’Université de Liège
‘Le regard mutuel, mais aussi le fait de regarder et d’être regardé, sont des éléments importants de la communication inter espèces’. chien5
Les auteurs soulignent que les chiens et les hommes partagent les mêmes modes d’attachement ce qui explique la place particulière qu’ils tiennent auprès des humains. La capacité à fixer le regard est un des signes fondamentaux d’attachement entre le propriétaire et le chien. Aussi, le regard contribue à établir la proximité avec les personnes donnant les soins.
Et de celles en recevant?

Éducation réciproque

25/05/2010

Finalement de nos jours, il est question de réinvestir la relation. Peut-on parler de véritable lien quand il est question d’un lien avec un animal non humain ?
Cette question n’est pas pure rhétorique comme le précise Véronique Servais ‘ car les sociologues considèrent que, l’animal n’étant pas un vrai sujet, il ne peut y avoir dans la relation avec lui cette intersubjectivité indispensable à tout véritable lien social. Pour eux, donc, la relation à l’animal s’apparente à une relation avec un objet, et c’est sur cette base que l’on qualifiera d’anthropomorphique toute imputation de qualités mentales à un animal’.
Pour avoir un lien avec un animal il faut aussi le considérer comme une personne. Or, interaction, regard, contact, émotion, communication sont autant de comportements qui permettent de former avec un animal des interactions significatives. Suffisamment pour créer un lien avec l’animal et le prendre pour ‘un pareil’ tout en étant différent car ‘il n’est pas humain’.  Soit dit en passant, le statut de personne est éminemment social (les génocides nous indiquent que ce n’est pas parce qu’on est humain qu’on est une personne).
Ainsi, ce flou entre ‘mon chien se souvient, il a une personnalité et c’est comme mon enfant’- bref ‘il est comme moi’ et ‘il est différent car c’est un chien, je ne sais pas ce qu’il veut me dire’ est l’ingrédient essentiel et nécessaire à une bonne relation. Mais, une relation vivante repose avant tout sur une transformation complexe des acteurs et non sur l’échange mécanique de messages, d’objets ou de sentiments. La qualité détermine notre mode de relation à l’animal.
Pour, Christian Talin, ’La relation unique entre l’homme et son animal de compagnie se manifeste par un échange qualitatif d’affects. Elle fait évidemment appel à nos cinq sens, mais également à ce qu’on appelle communément la sensibilité et à notre intelligence’ (Anthropologie de l’animal de compagnie, Atelier de l’Archer, p. 28).
Le chien est un Autre, un Autre signifiant non humain avec qui la relation est possible si et seulement si l’humain est capable de découvrir son animal dans sa différence, sa spécificité et s’en émerveiller : ‘ce qui réactive des émotions d’enfance quelque fois oubliées chez les personnes de tout âge’ (p. 126 C. Talin). anthropologie de l'animal de compagnieCes interactions hors normes permettent à l’humain de faire l’expérience de modalités relationnelles nouvelles donc d’apprendre des choses sur lui-même.
Une relation anthropocanine (anthropo-animale) correspond à un apprentissage grâce auquel chacun des acteurs (humain et animal) se transforme d’une manière progressive et irréversible.
Cheminer aux côtés d’un animal, c’est promouvoir, recevoir, s’offrir une éducation réciproque.

Une structure interactionnelle simplifiée

22/05/2010

Avec les animaux, on se trouve au niveau des structures élémentaires des relations : peur, approche, retrait, confiance, stress, détente… Grâce à cette simplicité de l’interaction, je peux aussi voir l’effet que mon comportement a sur l’animal, ce qui est à la base du lien social. Ces structures élémentaires de la relation qui sont mises en oeuvre dans les relations avec les animaux se trouvent bien sûr aussi dans les relations avec les êtres humains.
Mais elles sont là obscurcies par le langage, et par une quantité d’autres informations qui ne sont pas nécessairement significatives sur le plan de la relation, d’ailleurs. Relation anthropocanine - http://coeurdartichien.fr/wp-content/uploads/2010/03/chien1.jpg
Il y  a une autre dimension de l’interaction sociale qui est simplifiée dans les interactions avec les animaux : c’est la structure temporelle et spatiale de l’interaction. Celle-ci est en réalité assez complexe. Une simple conversation par exemple exige de la part de tous les participants une collaboration étroite pour maintenir l’organisation spatiale, les tours de paroles, la gestion de l’attention et de l’engagement. Or il se peut que certaines personnes éprouvent des difficultés à s’insérer dans une interaction comme une conversation, en raison de sa structure temporelle et spatiale trop compliquée. Avec un animal, c’est beaucoup plus simple. On peut être déficient sur le plan de l’organisation d’une conversation humaine et être capable de développer une interaction bien structurée avec un animal. En favorisant l’attention et la concentration, l’animal peut aussi aider à structurer une interaction. Il est sensible mais peu exigeant quant au respect des normes sociales humaines.

Pour aller plus loin

« La relation homme/animal : limites et possibilités d’application de ses effets positifs dans le traitement des maladies psychiques » – Véronique Servais

Smith, Sharon L., 1983 – Interactions between pet dog and familiy members : an ethological study. In New perspectives on our lives with companion animals, A.H. Katcher et A.M. Beck (Eds.) University of Pennsylvania Press: Philadelphie, 29-36

La conscience de soi passe par la peau*

19/04/2010

Le toucher est un indicateur de relation. Comme tous les modes de communication, le toucher fait l’objet d’interdits et de recommandations socialement codifiés. Toucher un inconnu est très souvent considéré comme une violation (d’où le fait qu’un tel acte, même accidentel, est suivi d’excuses ou d’échanges réparateurs), en même temps qu’accepter de se laisser toucher c’est accepter la pénétration d’un autre dans sa sphère intime (Cf. Véronique Servais).
caresser un chienOr, ces tabous sociaux sautent lorsqu’il est question de caresser un animal. Le toucher est un sens privilégié dans l’interaction entre humains et chiens. Ils sont rares les patients qui ne demandent pas de voir et caresser un chien. Ils sont rares aussi ceux qui caressent sans mot dire. Comment interpréter l’effet de cette caresse?
Il y a plusieurs formes de toucher et le psychiatre Aaron Katcher a observé, dans les cliniques vétérinaires, une forme de toucher particulière : c’est un jeu distrait (Idle play) de la main dans la fourrure de l’animal (gratter, chatouiller, jouer dans les poils). Ce qui reste très proche du grooming (épouillage ou toilettage social) des primates à fourrure. Ce toilettage social est une conduite instinctive réciproque qui a notamment pour fonction de créer des liens et d’apaiser les tensions dans un groupe. Véronique Servais relate :

singe_epouillageQuand un animal en toilette un autre (à la recherche de parasites), il se détend, tout comme son partenaire. Quand les conflits sont fréquents dans un groupe de primates, par exemple en cas de changements dans la hiérarchie, la fréquence de toilettage social augmente également, car les animaux éprouvent le besoin de se rassurer et de s’apaiser en toilettant leurs amis, alliés, parents.

Certains auteurs ont avancé (1) que le contact avec la fourrure d’un animal de compagnie pouvait avoir ce même effet apaisant, rassurant et relaxant qu’avait le toilettage social chez les ancêtres primates. Ainsi, pouvoir toucher la fourrure d’un animal permet la satisfaction de ce besoin essentiel. En tant que focalisateur de l’observation sans nécessairement passer par l’usage de la parole, la caresse est communication anthropocanine. L’interaction avec l’animal est, dès lors, significative. Ce sont autant d’éléments sur lesquels une démarche thérapeutique peut s’appuyer.
Des expériences animales nous ne comprenons celles-ci que dans la mesure où elles correspondent aux nôtres. Pour l’être humain, les effets physiologiques du contact avec l’animal sont corrélés. Mais pour le chien?
Tout sur la psycho du chienLe corps du chien est plein de récepteurs tactiles dans l’épiderme, explique le Dr Joel Dehasse. Toutefois, la tolérance au toucher varie d’un chien à l’autre. Les zones les plus tolérantes au contact son la poitrine, le contact avec le dessus de la tête et la nuque sont acceptés par les familiers, pas par les inconnus…. Rares sont les chiens familiers qui ne cherchent pas le contact intime peau contre peau avec l’être humain ou au moins sa proximité en se couchant contre lui à quelques centimètres.
Animal et humain « font système », il y a contagion des émotions. Toutefois il est crucial de respecter l’espace personnel du chien avant que la main qui fourrage n’aille trop loin. Comme le précise le vétérinaire comportemenaliste dans son dernier ouvrage ‘Tout sur la psychologie du chien’:

Dans l’interface de la caresse et de la douleur, il faut savoir que les voies nerveuses du contact et de la douleur sont globalement les mêmes et que, dès lors, un contact prolongé et répété peut devenir désagréable et douloureux. p 291

*http://www.larecherche.fr/content/actualite-sapiens/article?id=27180

1/ Bernard, Philippe et Demaret, Albert. 1997. Pourquoi possède-t-on des animaux de compagnie ? Raisons d’aujourd’hui, raisons de toujours. In Bodson, Liliane (Ed.) L’animal de compagnie : ses rôles et leurs motivations au regard de l’histoire. Liège, Université de Liège, pp 119-130

2/  Tout sur la psychologie du chien, Joel Dehasse, Odile Jacob, 513 p

Une vision naturaliste du monde

16/03/2010

Le monde occidental a une vision naturaliste du monde qui pose une frontière infranchissable entre l’animal et nous. De là, les difficultés quasi insurmontables pour faire reconnaître les bienfaits de la thérapie assistée par le chien: la nature et la culture sont dissociées.

En 2004, Véronique Servais dans  ‘La relation homme/animal : limites et possibilités d’application de ses effets positifs dans le traitement des maladies psychiques’ éclaire les difficultés de reconnaissance auxquelles font face les intervenants qualifiés et le milieu de la thérapie assistée par le chien au Québec et au Canada, bref en Occident.
Pourquoi, se demande-t-elle, la relation à l’animal peut-elle devenir significative, donc thérapeutique ? C’est une question qui, dans bien d’autres cultures, où la distinction entre les animaux humains et animaux non humains n’est pas aussi radicale que chez nous, paraîtrait tout à fait incongrue.
Notre mode principal de rapport à la nature est structuré par la croyance en une continuité animal-homme pour ce qui concerne l’extériorité, c’est-à-dire ici la matière, tandis que pour ce qui concerne l’intériorité, les « qualités mentales », nous adhérons à la croyance en une discontinuité radicale.

Exemple : Les chimpanzés de laboratoire sont étudiés pour leur grande ressemblance avec l’homme, mais qui en même temps sont utilisés comme de la « simple » matière… C’est ainsi qu’on en arrive à des situations absurdes où l’on va tester l’efficacité d’un antidépresseur chez un chimpanzé, sans reconnaître la dimension mentale de son affection, et sans réellement prendre en compte sa souffrance… Il est donc traité comme pareil à nous pour ce qui concerne la matière, mais irréductiblement différent pour ce qui concerne son intériorité.

L’anthropologue Philippe Descola, professeur au Collège de France  a choisi la voie visuelle pour illustrer le monde naturaliste - c’est-à-dire notre propre vision occidentale du monde – en créant l’exposition La Fabrique des images, au Musée du quai Branly, du 16 février 2010 au 17 juillet 2011. Il montre comment l’intériorité de l’individu très présente à la Renaissance a disparu peu à peu de la peinture occidentale, pour devenir de plus en plus abstraite. « Nous avons fossilisé l’âme pour mettre en avant les propriétés physiques ; cela a commencé avec les natures mortes, l’impressionnisme et cela culmine aujourd’hui avec l’imagerie cérébrale, quand les neurobiologistes s’attachent à montrer que la conscience émerge de nos organes. » explique-t-il dans un article paru dans La Recherche.

le naturalisme organise notre rapport au mondeAvec cette base culturelle naturaliste, tous ceux pour qui les animaux sont des êtres signifiants, qui développent avec eux des interactions qu’ils ressentent comme réellement réciproques, et qui leur imputent diverses qualités mentales, sont tenus de se justifier. Parce que culturellement, un rapport significatif avec un animal est perçu comme « anormal ». Véronique Servais pense que c’est plutôt l’inverse qui est « anormal » et qui devrait être expliqué : comment il est possible de ne pas avoir de relations significatives avec le monde animal… De ce point de vue je pense donc que la base culturelle à partir de laquelle nous entrevoyons ces questions est fausse, reporte-t-elle.
L’anthropologue de la communication n’en terminait pas moins son propos en affirmant: ’si le naturalisme est une cosmologie probablement fausse, il articule néanmoins l’ensemble de nos rapports au monde animal’.


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