Tordons le cou aux thuriféraires de Pavlov
13/09/2009Tout le monde a entendu parler du chien de Pavlov mais personne n’a rien retenu.
Non le chien de Pavlov ne salivait pas comme une bête parce qu’une cloche se mettait à sonner dans le laboratoire. Certes, çà arrangeait les behavioristes purs de dur – une espèce en voie d’extinction, fort heureusement – qui pensaient tout pouvoir contrôler de leur environnement même et surtout l’interaction avec le chien. Le chien de Pavlov, c’est le serpent de mer des recherches scientifiques et désormais la sauce facile qu’on badigeonne partout sous couvert de se donner un cautionnement moral réfléchi. Quand on veut parler de réflexe conditionné et de renforcement positif, on en appelle au physiologiste russe, çà fait sérieux. Pour preuve, le récent article intitulé ‘Clicker Training, beaucoup plus qu’une petite boîte plastique’ paru cet été dans la revue Passionnément Chien.
Pour la petite histoire, Ivan Pavlov est un savant russe du début XXe siècle qui travaillait sur les processus de salivation chez le chien. Il avait remarqué que le chien salivait quand on lui présentait à manger (étonnant non?) de là il étudia les réactions salivaires du chien à différents signaux (cloche, lumière…). Il s’est aperçu que lorsque l’opération était reproduite souvent (par ex : sonner la cloche), le chien se mettait par avance à saliver. D’où la conclusion infaillible à laquelle il est parvenu : apprenez au chien à saliver sur un air de clochette, reprenez plusieurs fois l‘expérience, vous obtenez un stimulus conditionné : le chien salive en entendant la cloche. C’est du renforcement, le chien est une machine, il réagit sur mesure aux commandes du scientifique en blouse blanche. Désormais, il sera facile de ‘dresser’ un chien : conditionnez-le.
Or voilà, çà a tout l’air scientifique cette histoire-là, çà veut dire vrai, authentique, irréfutable : une expérience reproduite de nombreuses fois donnant les mêmes résultats, avec tout le setting d’objectivité qu’un laboratoire peut donner, les instruments techniques de mesure, des chercheurs impartiaux.
Or voilà, « Il y a toujours une idéologie scientifique avant une science dans le champ où la science viendra s’instituer; il y a toujours une science avant une idéologie, dans le champ latéral que cette idéologie vise obliquement » [1]. Ce n’est surtout pas parce que c’est scientifique que c’est « bien fondé, bien documenté, avéré »[2].
Ces expériences ont omis une donnée essentielle : le chercheur n’est pas un être insensible, sorti d’un monde a-sensoriel : le chercheur a bien malgré lui développé une relation avec le chien, le chien a évidemment – et en dépit de l’espace restreint qui était le sien – développé une relation avec ‘son’ chercheur. Ca veut dire quoi ? Les conclusions auxquelles est parvenu Pavlov ne sont pas complètes car le savant russe a oublié l’essentiel : le chien est un être social pour qui la force du lien avec l’humain prime avant tout.
Donc en entendant la cloche, le chien salivait de revoir ‘son humain’.
[1] Georges Canguilhem, « Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique ? », in Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Vrin, Paris,1993, p 33.
[2] Hacking, Ian. Huit impératifs des sciences de l’homme aujourd’hui. Cours au Collège de France, 2004-2005
