Sandra Friedrich
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Le Bogolan

Windows009Cet art textile ancestral du Mali connaît un renouveau sous l’impulsion des artistes locaux et des créateurs-stylistes internationaux

BOGOLAN, TISSU DE LA TERRE AFRICAINE

Par Sandra Friedrich

Avant d’être le support des créateurs artistiques d’Afrique de l’Ouest et le privilège de certains défilés internationaux de haute-couture, le bogolan est un vêtement traditionnellement porté pour célébrer les faits saillants de la vie en brousse ou simplement pour se vêtir au quotidien, pour embellir le pagne des femmes du Mali. Tissu de cotonnade soigneusement orné de dessins symboliques et mythiques, très expressifs et animés des produits de la terre, le bogolan appartient au patrimoine culturel du sol africain. Issue de la profondeur des temps, et oubliée parfois, cette tradition textile, soumise à des rituels de confection exigeants et signifiants, se délivre dans le plus profond respect des rythmes de la nature, au gré d’une discipline manuelle et ancestrale. Sous le double effet de la vague ethnique des dernières années et l’influence manifeste de touristes connaisseurs, cette riche expression artistique transmise par les générations d’avant se modernise et se popularise. Pour mieux livrer toutes ses merveilles. Pour rapprocher les cultures….Windows010

Mystérieuse Afrique devinée sous le lourd tissu de bogolan. Les teintures végétales et les ornements appliqués sur la cotonnade sont autant de langages plastiques et secrets que des moyens d’expression et de cohésion sociale. Chaque signe reproduit pénètre les secrets du pays bamanan, contrée de naissance du bogolan, en plein cœur de l’Afrique de l’Ouest, sur les rives du fleuve Niger, au Mali.

Contact avec la Terre

Né de la terre, le Bogolan est façonné avec les produits de la terre pour finalement retourner la terre. Dans ce cycle de création, l’apport des hommes et des femmes est strictement hiérarchisé. Ainsi, les femmes et les adolescents préludent à la naissance du bogolan en ramassant le coton dans les champs, puis en le cardant et le filant.

Mais seuls, les hommes sont habilités à tisser. La fabrication des longues et étroites bandes de cotonnade, spécifiques à toute l’Afrique de l’Ouest, mesurant jusqu’à 27 mètres de long, pour une largeur d’une douzaine de centimètres, est soumise à des règles très strictes. Main d’or pour les citoyennes et citoyens maliens, le tisserand est revêtu d’une aura particulière que lui confère chaque composante de la société.

Installés sur la voie publique, exposés aux intempéries, parfois abrités sous un hangar, les tisserands travaillent en groupe formant une sorte de corporation qui ne souffre aucune entrave aux rites imposés et aux rythmes exigeants. Le tisserand est très méticuleux dans sa profession. Son travail est très lent mais est reconnu et admiré. Pourtant, les nombreux passants ne s’éternisent pas en d’interminables palabres. Les touristes ne s’aventurent guère dans ce qu’il est convenu d’appeler les fiefs des tisserands, car trop fréquemment, ils se voient interdire la prise de clichés. C’est que la confection des bandeaux de fils de coton ou de laine (les hommes parfois coupent la laine de mouton) requiert dextérité et concentration et est entourée d’usages proscrits de la vue profane.

Bout à bout, les cotonnades sont étalées sur toute leur longueur, ce qui peut atteindre des centaines de mètres et généralement, tous les cinq mètres, le tisserand ajuste les bandeaux en les cousant. Ainsi, il veille à la naissance d’une étoffe solide, préalable indispensable à la préparation du bogolan. Dépendamment de la commande de l’artiste de bogolan, le tisserand  pourra couper et coudre les bandes de cotonnade de différentes longueurs.  Il appartient désormais à l’artiste de bogolan de transformer ces bandes vierges de toutes impressions. Au cours d’un long processus de trempage et de lavage dans différents bains, la teinture va mordre la cotonnade blanche.

Chaque produit que j’utilise vient de la nature. Je me sers des feuilles de l’arbre appelé n’galama qu’on trouve dans nos forêts, en saison froide (juin et février) et qui donne la couleur jaune/ocre. Il y a aussi les écorces du raisin sauvage ou vigne sauvage (dont l’odeur est nauséeuse) et qui permettra les couleurs brunes. Puis, il y a l’argile ou banco récolté aux abords du Niger ou dans les marigots, que j’ai laissé décomposer pendant au moins trois mois pour obtenir un noir profond’, explique Abdoulaye Diarakoro Coulibaly, artiste de bogolan à Sanankoroba, village de 4000 habitants environ, situé à une trentaine de kilomètres de la capitale du Mali, Bamako. Seule incartade à cette technique naturaliste : le blanc qui est obtenu avec de l’eau de javel en poudre mélangée au savon de karité. Dans les temps anciens, l’éclaircissement était obtenu par l’action d’un savon corrosif (savon de Sodani). Les couleurs traditionnelles du bogolan restent le brun (vigne sauvage), le jaune (n’galama), le noir (banco)et le blanc (savon). De par ses motifs et ses coloris, chaque tenue était vouée à un usage particulier.

D’abord, je fais tremper, pendant quelques heures, la cotonnade blanche dans les feuilles de n’galama, ce qui donnera une couleur jaune à tout le tissu’, montre-t-il. Par réaction chimique, cette coloration de base va permettre la fixation à venir des autres couleurs. Ce premier trempage est suivi d’un séchage au soleil pour renforcer la nuance jaune. Le pagne teint de jaune est prêt à recevoir le dessin. Vient le moment de l’acte de création proprement dit.

Revendiquer l’identité africaine

Dans le temps, les artistes traçaient sur la cotonnade des motifs hautement symboliques sans dessin  préliminaire et sans le subterfuge exploité, aujourd’hui, par Adboulaye qui utilise ‘ des anciens clichés de radiographie, revendus entre 150 et 200 FCFA (30 à 50 sous) au marché noir de Bamako, pour créer mes pochoirs’.

Soigneusement placé sur l’étoffe jaune, le pochoir est badigeonné de banco.  La réaction chimique entre la boue et la décoction jaune de n’galama, rend la teinte noire indélébile et duplique l’imprimé mythique et typique dans le tissu. ‘Une fois que toute la surface de l’étoffe est couverte de dessins, je fais sécher le tout au soleil’, le dessin apparaît à cette étape en noir sur un fond ocre jaune. L’opération peut être renouvelée pour l’obtention d’un noir plus profond. ’Une fois sec, je prends le jus de raisin sauvage que j’applique sur différentes parties du tissu. Je sèche et je lave tout à l’eau froide sans savon, à cette étape-ci le plus gros travail sur le bogolan est fait. Les dessins sont posés, le tissu a séché, les couleurs ont été méticuleusement appliquées pour faire ressortir certaines figures’.

Un artiste de l’ethnie bamanan, tel Abdoulaye Diarakoro Coulibaly, ne peut reproduire n’importe quel symbole. Il est soumis à des interdits lourds qu’il ne lui viendrait même pas à l’esprit de transgresser. ‘Avant d’être un musulman, je suis un bamanan. En représentant certains symboles, c’est comme si je faisais sortir le secret de mon ethnie’, confie-t-il. Ainsi, la reproduction de certains masques et quelques représentations caractéristiques de la tradition malienne sont admises, ce qui attise la curiosité des touristes et génère les ventes. Dans ses pochoirs, Abdoulaye a recopié les masques Dogon Chiwara (masque de bravoure agricole mi-humain, mi-antilope) et Kanaga (symbole du Mali qui incarne Amma, le dieu créateur; la double croix rappelle aux initiés les épisodes de la création du monde), le cauri (première monnaie d’Afrique de l’Ouest et objet de divination), les animaux, des évocations de la vie en village… En fait, l’essentiel des tabous de reproduction repose sur les masques des sociétés secrètes, au demeurant fort nombreuses. Chaque signe reproduit détient une signification symbolique précise et l’ensemble du bogolan, une fois terminé, peut s’interpréter selon l’agencement des divers motifs chargés de messages et suivant les couleurs déposées sur telle ou telle portion du textile.  De nombreuses ethnies qu’elles soient Dogons, Bobos, Sénoufos, Malinkés et Bamanans ont pratiqué et pratiquent encore le bogolan. Certaines le portent d’autres pas, ‘Il y a des ethnies qui ne portent pas ça, surtout les gens dont le totem est la panthère et les animaux qui ont des rayures différentes’, commente l’artiste.

Chaque tribu a développé un style singulier évoluant à travers les âges. ‘Dans le bogolan Dogon, on met du fer dedans, c’est très joli mais je n’ai pas droit de le faire car je suis en pays bamanan ici, même si j’ai appris ce procédé avec eux’, explique le maître de bogolan qui a exécuté ses premières esquisses lors de son tour d’apprentissage dans les grands centres de confection du Mali.

Effets de mode

Les tissus Bogolan, célèbres depuis que le couturier Chris Seydou, dans les années 1990, les a remis au goût du jour, connaissent, ces dernières années auprès des jeunes adultes, un regain d’intérêt, surtout dû au faible coût de leur confection. Chris Seydou, surnommé ‘le Saint-Laurent africain’ et disparu en 1994, fut le premier à l’intégrer dans ses collections de haute couture, ‘C’était dans la brousse qu’on portait le bogolan et lui il l’a fait connaître partout dans le monde. On savait que c’était une tenue traditionnelle mais lui en a fait l’exportation Et maintenant, il y a des établissements scolaires qui ont instauré la tenue obligatoire en bogolan. Même les cahiers d’école sont revêtus de bogolan’ précise Mariam, étudiante à l’université.

Présenté dans le monde entier et surfant sur la vague ethnique (Cf. la world culture), le bogolan a connu un grand succès, tant et si bien que l’ex-président sud-africain Nelson Mandela en revêtait quelques pièces lors de ses déplacements à l’étranger.  Alphadi, le styliste nigérian, instigateur du Festival International de la Mode Africaine (FIMA), dont la première édition s’est déroulée en plein cœur du désert de l’Aïr Ténéré, en 1998 et dont la seconde édition se déroulera au Niger, du 10 au 13 novembre prochain, distille le bogolan au gré de ses créations.  Comme il le soulignait lui-même, ‘les créateurs africains s’inspirent de leur culture pour sortir des vêtements extraordinaires de Haute Couture’. Ce sont autant d’hommages à la créativité textile et artistique de l’Afrique.

Courbé sur sa dernière production, le dos endolori, Abdoulaye a imaginé des œuvres nouvelles sans référent aux symboles animistes, qui attirent moins les touristes mais qui participent au renouveau de l’art du Bogolan qui secoue l’Afrique de l’Ouest depuis quelques années,  ‘Ce qui fait la beauté du bogolan, c’est aussi son artiste. C‘est un beau métier car c’est l’homme qui crée la pièce’. A l’écart des sentiers battus et  anonymes parmi les centres urbains, quelques artistes maliens réactualisent le patrimoine culturel historique et le revisitent sous l’angle de la modernité avec l’usage de signes purement graphiques que certains anciens trouvent vidés de leur sens. Cet engouement a permis de revaloriser le patrimoine malien en lui offrant une dimension contemporaine et internationale. Mieux la population malienne a renoué avec ses coutumes, avec son passé en décloisonnant les habitudes vestimentaires, ‘Au Mali, on s’est toujours offert du bogolan qui était porté à des moments importants de notre vie, comme  pour marquer une amitié ou signifier des liens profonds. Maintenant, c’est une manière de pousser les jeunes à s’intéresser à leurs propres traditions’, signale Abdoulaye.
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Même si l’utilisation d’une multitude de couleurs nouvelles et chimiques ne répond plus aux canons de la tradition et que l’intérêt manifeste et pressant des touristes génèrent parfois un travail peu scrupuleux et bâclé, ces bogolans modernes offrent au Mali une fenêtre sur le monde.

Une naissance lointaine et obscure

L’attrait pour cette technique traditionnelle de teinture est renforcé par ses origines incertaines et mythiques. Un fait est indéniable : la naissance du bogolan remonte aux temps les plus reculés des riches et organisés empires d’Afrique de l’Ouest. Les peuples Mandés, au moment de leur conversion à l’Islam au 11e siècle, la pratiquaient déjà. Mais toute datation précise est rendue laborieuse, voire même impraticable, en raison de la fragilité des matériaux et de la difficulté de leur conservation.
Alors, il reste les contes qui abreuvent le quotidien et guident les actions des Maliennes et des Maliens. Et ces derniers indiquent que le bogolan a été découvert par accident. Or, les récits divergent sur la manière dont cela s’est passé….

Il n’est pas étonnant de constater que pour les uns c’est une femme qui aurait tâché son pagne, teint au n’galama, avec de la boue alors qu’elle se trouvait près du fleuve Niger. Une tâche indélébile qui marqua les débuts de la teinture des cotonnades.

Pour les autres, au contraire, ce sont des chasseurs-cueilleurs qui, tout en remuant les plantes médicinales entrain de bouillir, en auraient renversé sur leurs tenues. Ces éclaboussures ne sont parties ni au lavage, ni au séchage. C’est ainsi que leurs épouses se mirent à teindre les vêtements avec les décoctions de leurs maris.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, les femmes peuvent autant que les hommes travailler ces étoffes de cotonnade. Ce qui n’était pas évident, il y a quelques années encore…

Le bogolan tient son nom du bambara, langue parlée au Mali.

-         Bogo: signifie boue (=argile), terre

-         Lan: signifie en bamanan ‘fait de’, ‘fait avec’ …

Ainsi Bogolan pourrait se traduire littéralement par ‘fait de boue’ ou ‘confectionner à partir de la terre’.


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