Sandra Friedrich
    Blogueuse sans frontière ni censure, Sandra Friedrich multiplie les thèmes.

    Forte d’une scolarité de doctorat en anthropologie et journaliste pigiste, elle a choisi l’Internet pour partager ses idées. Sandra Friedrich se spécialise dans la relation entre l’homme et l’animal de compagnie, plus précisément le phénomène anthropo-canin. Comme elle le dit si bien : « pour moi l'important reste l'humain en contact avec une autre espèce et le fait que dans notre société, le chien est encore vu comme une mécanique, un outil. On ne peut plus penser l'animal comme ça. C'est contre-productif et contraire aux expériences scientifiques du monde éthologique ».

    Elle concrétise également sa passion du contenu à titre de journaliste humanitaire par le biais de ses articles, dossiers et collaborations sur la zoothérapie, les médias communautaires, l’Afghanistan, l’Afrique, l’eau, les soins palliatifs, le prématuré en croisement avec ses critiques littéraires, enquêtes et essais. [+]
Manifesto
    Est-ce qu’un blogue peut changer le cours des choses? Est-ce qu’écrire et découvrir peuvent nous aider à mieux vivre? Est-ce que partager une opinion et multiplier la différence peuvent nous aider à mieux être? Avec ce blogue à la ligne éditoriale forte assurée par Sandra Friedrich, elle nous fait la démonstration qu’on peut bloguer pour aider, éveiller, partager et pourquoi pas éduquer. L’opinion peut devenir quelque chose de collectif, la prise de position est donc de mise et permise sur ce blogue. [+]

Il est tout petit

021005pUn jour de l’an 2000, quelque part en Afrique de l’Ouest, au Mali, à Sanankoroba…
Il est tout petit, le visage blanc…. de crasse et de morve, il est intrigué par la fermeture éclair de mon sac. Son tee-shirt bleu est bouffé par les mites et son short vert fluo est en piteux état. Le balancement régulier de la chaise semble également l’amuser. Il trouve son équilibre sur le rebord et ses yeux regardent la route goudronnée d’Abidjan. Il n’a pas plus de 6 ans. Il ne recherche pas de compagnie, car à tout prendre il préférerait fuir mon monstre blanc. Il est curieux de ce qu’il n’a pas, ne saisit pas (hypothétiquement car après tout que suis-je capable de comprendre de ce qu’il sait?) et que j’offre à ses mirettes ébahies. Le fait de tailler mon cayon de bois l’impressionne vraiment. Il est impossible de ne pas prendre la valeur des choses, ici, en Afrique. Il bâille, découvrant de magnifiques canines blanches. Il partage mon silence, mon écriture. C’est symbolique. Petit bonhomme. Toi, aussi, mon petit homme. Je viens de lui donner deux bonbons. Il le scrute, fait vibrer le papier, un petit sourire légèrement esquissé. Il est timide. Il vient de frémir de contentement en regardant le bonbon jaune et le bonbon orange. Amplification de mon observation ? Il ne les mange pas. Seulement faire durer ce plaisir rarissime. Ai-je acheté ma conscience ? Certainement. Ses grands yeux noirs en amande ont déclenché le processus désagréable de la pitié. Celle malsaine qui use les honnêtes gens. Sûrement pas. Je voulais lui faire plaisir et il me semble avoir touché une corde sensible : les papilles gustatives. Au Mali, aucun met n’est sucré. La gastronomie passe par le salé, l’épicé et autres registres difficiles à attribuer. Les gâteaux sont rares etquand ils sont cuisinés, ils sont durs et très sommairement saupoudrés. Non, ici on boit sucré. La petite bouteille orange fait des ravages. C’est peut-être pour cette raison que ce sarafini goûte délicatement le bonbon jaune. Un abus excessif de sucre entraînerait une dépendance salivaire durable et comment survivre dans ce pays sahélien asséché par le désert qui avance en ayant la langue collée dans la bouche ?
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Il vient d’essuyer le bonbon sur son tee-shirt et le replace délicatement dans son papier d’origine. Et il se sauve en tournant autour de l’acacia, en m’observant au travers le feuillage. Il me sourit de loin. Puis revient se poster face à mes yeux.
Parfois j’ai l’impression d’être un colon qui rédige des notes de voyage comme dans l’ancien temps, au siècle des découvertes et des abominations. Mais qu’avons-nous vraiment trouvé ? Je suis ce colonisateur qui s’ébahit avec la foi de sa pseudo supériorité. Pathétique.
Manger avec les mains. Au Mali, un seul plat principale est servi autour duquel se regroupent les hommes d’un côté, puis les femmes et les enfants qui terminent les restes. Les enfants s’accolent les uns sur les autres, par groupe d’aĝe, selon leur maturité sociale. Et chaque main pioche dans la portion qui lui fait face. Insensé de grappiller un morceau de viande (quand il y en a) sur les bords. Toutes ces mains sculptent une boule avec du riz, de la sauce et de rares légumes. Lorsque l’estomac est rassasié, on se lève, on se lave les mains, on part sans plus de cérémoniel.

Sandra Friedrich

Mali-2000


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