Sandra Friedrich
    Blogueuse sans frontière ni censure, Sandra Friedrich multiplie les thèmes.

    Forte d’une scolarité de doctorat en anthropologie et journaliste pigiste, elle a choisi l’Internet pour partager ses idées. Sandra Friedrich se spécialise dans la relation entre l’homme et l’animal de compagnie, plus précisément le phénomène anthropo-canin. Comme elle le dit si bien : « pour moi l'important reste l'humain en contact avec une autre espèce et le fait que dans notre société, le chien est encore vu comme une mécanique, un outil. On ne peut plus penser l'animal comme ça. C'est contre-productif et contraire aux expériences scientifiques du monde éthologique ».

    Elle concrétise également sa passion du contenu à titre de journaliste humanitaire par le biais de ses articles, dossiers et collaborations sur la zoothérapie, les médias communautaires, l’Afghanistan, l’Afrique, l’eau, les soins palliatifs, le prématuré en croisement avec ses critiques littéraires, enquêtes et essais. [+]
Manifesto
    Est-ce qu’un blogue peut changer le cours des choses? Est-ce qu’écrire et découvrir peuvent nous aider à mieux vivre? Est-ce que partager une opinion et multiplier la différence peuvent nous aider à mieux être? Avec ce blogue à la ligne éditoriale forte assurée par Sandra Friedrich, elle nous fait la démonstration qu’on peut bloguer pour aider, éveiller, partager et pourquoi pas éduquer. L’opinion peut devenir quelque chose de collectif, la prise de position est donc de mise et permise sur ce blogue. [+]

Archive de la catégorie ‘Le chien et l’université’

L’oubli de la nature

17/05/2010

L’union entre nature et culture nous permet d’appartenir au monde. En oubliant la nature dans ses pratiques, les sciences humaines ont exclu derechef une partie de la compréhension de l’homme : celle capable de s’émouvoir devant le spectacle de la vie.
L’anthropologie s’est intéressée très tôt à la place symbolique et pragmatique qu’occupaient les animaux dans certaines communautés humaines. Il en est ressorti que l’animal est un élément non négligeable dans de nombreuses cultures. Mais, elle s’est longuement cantonnée à le faire par défaut, un chapitre parfois même seulement un paragraphe dans un gros livre. L’animal n’était qu’une représentation de la culture de l’homme. L’anthropologie n’a jamais pu concevoir que l’animal et l’homme partagent une aire commune dans une société hybride.faire sa marque en sciences humaines
Depuis quelques décennies , la diffusion de travaux concernant les relations anthropozoologiques connait une vraie croissance en Europe et aux USA. Les indices de l’existence d’une question animale sont évidents : le nombre de chiens et de chats vivant dans les foyers occidentaux, le poids économique du marché de l’animal de compagnie, le poids des associations de protection et de défense des animaux domestiques, la prise en compte du bien être animal dans les pratiques d’élevage…. Les rapports anthropozoologiques ne sont pas objet légitime et central pour les approches sociologiques qui n’y voient pas d’enjeu social et une question légitime dans le champ intellectuel. L’absence de l’anthropologie dans ces réflexions est déplorable. Pour Catherine Remy, docteur en sociologie, Chargée de recherche au Centre de Sociologie de l’Innovation, Paris, cela serait dû au fait qu’une « discipline s’affirme et se positionne à travers la délimitation d’un champ de recherches qui définit un ensemble d’objets d’études légitimes. En même temps, il est bien connu aussi qu’une discipline se renouvelle en interrogeant cette délimitation et en proposant de nouvelles perspectives qui agrandissent, déplacent ou bien retraduisent ce champ. Il me semble qu’aujourd’hui la question des relations homme-animal pose ce type d’interrogation à la sociologie, et plus généralement aux sciences humaines ».
faire sa marque en sciences humainesIl est grand temps que l’anthropologie saute dans le bateau des relations anthropocanines-anthropo-animales et qu’elle commence à considérer sérieusement les pratiques, les imaginaires et les débats qui engagent actuellement l’animal dans les sociétés européennes et nord-américaines. C’est sa place. Il est temps de renouveler la base de ses outils épistémologiques pour penser la relation animale au risque de se déstabiliser.
Car, l’oubli de la nature donc de l’animal comme espace de recherches à part entière dans  les sciences humaines a contribué à faire de l’homme un être inabouti.

Pour en savoir plus
« Relations anthropozoologiques. Nouvelles approches & jeunes chercheurs (2010) », Journée d’étude, Calenda

Panorama d’une socio-anthropologie des relations humain/animal….mais pas au Québec

05/05/2010

Il s’en passe des congrès, des journées de réflexion et des colloques…. de l’autre côté de l’Atlantique. Depuis quelques années un nouvel objet dans le paysage des sciences sociales françaises émerge : les relations anthropozoologiques. Ca veut dire comprendre ce qui relie humains et animaux dans l’ici et le maintenant, ainsi que les différentes modalités d’un « faire société » qui dépasserait les barrières de l’espèce.relations anthropozoologiques
… À croire qu’au Québec, la relation homme/animal n’est pas un sujet à conceptualiser, n’est peut-être pas une réalité à penser… Ou plus insidieusement, est-ce parce que ces travaux sont marqués par de nombreux métissages conceptuels et épistémologiques ? Ou plus encore, sur la multitude de terrains potentiels, il y a de nombreuses difficultés à trouver des ressources conceptuelles sur les relations anthropozoologiques….alors forcément, là où certaines réflexions classiques y voient un ‘frein’ d’autres dessinent l’esquisse d’un nouvel objet de recherche et partent à la conquête d’un nouveau continent.
C’est une ritournelle désormais bien connue.
Les journées d’étude consacrées aux relations anthropozoologiques se dérouleront les 17 et 18 mai 2010 à l’université de Genève. Relations anthropozoologiques. Nouvelles approches & jeunes chercheurs (2010)

L’empreinte du soin

13/02/2010

Alors que les sciences sociales ne se sont pas du tout impliquées, ni même intéressées, aux recherches sur la thérapie assistée par le chien (TAC) depuis les années 1960, une convergence se produit au hasard du passage de l’an 2000. L’anthropologue Francine Saillant développe (certes, depuis un petit bout de temps) une réflexion intense autour de l’anthropologie du soin. Pour la professeure titulaire au Département d’anthropologie de l’Université Laval, les soins sont un ensemble de questions.
L’anthropologie des soins serait une excellente entrée pour saisir les mécanismes de la thérapie assistée par le chien (TAC), notamment l’importance de la relation dans le processus thérapeutique. En fait, c’est l’importance de la signification de la relation qui compte. Car c’est bel et bien la manière dont les patients se représentent le chien qui induit un effet thérapeutique. C’est le souvenir d’un chien marquant qui ancre la relation dans le soin. L’anthropologie du soin ne dit rien d’autre quand elle parle de travail de connexion entre soignants et soignés en quête d’unité. Francine Saillant et Éric Gagnon le précisent : « par l’intermédiaire des soins, formes variées d’attention à l’autre qui interviennent dans diverses pratiques thérapeutiques, il y aurait cette possibilité d’un travail effectué autour de l’individu, de son corps, de son histoire, de sa parole. Par ce travail, s’exprime aussi bien la quête du sens, que la quête des sens ». Il faudrait aussi aborder la question de la stimulation des sens et de la quête de l’essence de la relation, car ce qu’il faut tenter de déterminer c’est : « en quoi le thérapeute est attaché à son patient, en quoi le patient est attaché au thérapeute, en quoi le patient est attaché à l’animal, en quoi le thérapeute est attaché à l’animal, en quoi l’animal est attaché au thérapeute, et en quoi l’animal est attaché au patient » (Cf. Michalon, J., L. Langlade, and C. Gauthier).
Voilà sur quoi repose la relation thérapeutique et pour appréhender cet objet d’études, la multidisciplinarité est de mise et non plus une vulgaire prière qu’on ne veut surtout pas voire exaucée.

Un petit coup d’Umwelt

25/01/2010

Pour comprendre ce que le chien saisit de son environnement et comment il appréhende le monde, rien de mieux que d’emprunter la voix du biologiste allemand Jakob von Uexküll. Le scientifique dit qu’il faut se pencher sur ce qui fait sens chez l’animal. Examiner l’environnement subjectif et la vision du monde canine c’est examiner son Umwelt.  Au début du XXè siècle, cela révolutionne l’étude scientifique des animaux.
Deux aspects sont fondamentaux dans cette démarche. D’abord qu’est-ce que le chien perçoit (par les yeux, les oreilles, le nez, la langue…). Ensuite quel impact le chien a-t-il sur le monde? Sur son monde? « Ces deux composantes – perception et action – définissent l’essentiel de l’univers pour tout être vivant. Chaque animal possède son propre Umwelt, que von Uexküll décrivait comme une bulle de savon dans laquelle chaque individu est pris » (1).
Soit dit en passant, il en va de même pour l’être humain qui se recroqueville dans son cocon ne laissant passer que quelques informations qu’il trouve essentielles et importantes, bref qui ont du sens. Cela veut dire que l’humain comme le chien ne perçoivent qu’une partie de l’univers, donc qu’ils créent une partie de leur univers avec des objets, des sensations, des habitudes… qui sont significatifs. Et que la partie de l’univers qui est spécifique pour l’humain n’aura peut-être –sûrement– absolument aucune espèce d’intérêt pour le chien. Ce qui engendre quelques dérapages car « les rencontres entre les chiens et les humains créent des conflits entre Umwelt qui ont pour conséquence une mauvaise interprétation par les hommes des gestes et des actions de leurs compagnons » (2).
L’Umwelt humaine et l’Umwelt canine se rencontrent pour créer une Umwelt anthropocanine. Il serait particulièrement intéressant et certainement riche d’enseignements si on pouvait repérer les éléments importants de l’univers d’un chien dans un univers médicalisé. Repérer les éléments pivots de l’univers chez un chien et chez un humain c’est devenir un peu l’objet de son étude.
C’est devenir anthropologue en terre inconnue.

1/Horowitz, Alexandra. Dans la peau d’un chien. Flammarion. 2009, p. 27
2/ Op. Cit. p.31

Washoe, Koko et les autres nous en parlent

04/01/2010

Pour comprendre ce qui se passe entre l’homme et l’animal nous sommes constamment gênés par l’inadéquation et la pauvreté de la langue pour en parler. Aussi les singes – les chiens aussi, mais les études auprès des singes sont documentées depuis plus longtemps – ont décidé d’utiliser notre langage pour entrer en relation. Ils démontent aux gens de science ce que tout propriétaire d’animal sait, à savoir qu’une association particulière et unique se crée entre un homme donné et un animal, dans laquelle se partagent non seulement des intérêts bien compris, mais également des affects et du sens.
L’une des aventures scientifiques homme/animal les plus étonnantes du XXe siècle commence en 1966 avec Washoe, une très jeune chimpanzée femelle, qui apprend le langage des signes : l’ASL (The ASL Manual AlphabetAmerican Sign Language) auprès d’Alan et Beatrix Gardner. À 4 ans, Washoe a un vocabulaire qui dépasse les 140 mots. C’est le début de recherches passionnantes et ininterrompues auprès de primates – citons Koko, le jeune gorille… – qui mettent en évidence la merveilleuse complicité interspécifique.
On sait que le chien qui peut apprendre au moins 300 mots/codes différents, pourtant les expériences scientifiques mettant en relief ces capacités canines sont encore peu nombreuses. Il est essentiel de défricher ces espaces pour mettre en évidence ces communautés hybrides. Pourquoi ? Parce que ces études signifient que les animaux ne répondent pas de manière instinctive et stéréotypée et robotisée aux présences, requêtes, commandements humains …. Leur réponse comporte visiblement une bonne part de pensée rationnelle. Dominique Lestel indique :

Washoe-le portraitLe chimpanzé devient une personne à la suite de ses relations avec l’humain, mais cette transformation ne peut se faire que parce que l’animal concerné est déjà un sujet autonome faible.(L’animal singulier, p. 57)

 

 

Vraiment pas un sujet d’études, vraiment pas?

26/10/2009

Le chien a envahi en nombre les foyers québécois, 21 % des foyers vivent avec un chien (ou plus), ce qui représente 940 000 citoyens canins (référence). Dans le monde, ce ne sont pas moins d’un milliard de chiens et de chats qui sont entrés dans les maisons. Ce qui induit de les nourrir, de leur faire faire de l’activité, de leur installer un espace, de les éduquer, de les soigner, d’être en relation d’une quelconque manière, d’en prendre soin, de dépenser des fortunes, d’être en partage etc. Pourquoi l’homme s’occupe d’une autre espèce ? Qu’est-ce que ça lui procure ? Pourquoi le fait-il ? Pourquoi est-ce un phénomène si répandu, qui dure? C’est un terrain passionnant de compréhension de l’humain en interaction avec un Autre et d’apprentissages pour les anthropologues.
« Il serait tout de même paradoxal que les anthropologues « disciplinaires » ne contribuent pas, pour leur part, à la réalisation de ce projet en mettant en évidence ce que les hommes, au-delà des différences de culture, partagent et qui n’est pas forcément trivial ni, malgré ce qu’on en croit à tort, toujours déjà su »[1]. Or, il est encore possible, aujourd’hui, pour certains anthropologues d’ignorer méthodiquement les enquêtes menées dans les domaines de la neurophysiologie, de la biologie du développement, de la psychologie expérimentale ou de l’éthologie cognitive. Au déni du projet anthropologique qui est de découvrir ce que les hommes ont en commun et en propre.


[1] Gérard Lenclud, « Et si un lion pouvait parler… », Terrain, no-34 – Les animaux pensent-ils ? (mars 2000), [En ligne], mis en ligne le 09 mars 2007. URL : http://terrain.revues.org/index934.html. Consulté le 29 décembre 2008.

Une invitation faite à l’anthropologie

22/09/2009

Le lien homme-chien est un authentique lien social.  « Mon but est de montrer combien certains partis pris – l’opposition entre nature et culture, le fossé infranchissable tracé entre l’homme et l’animal, l’idée selon laquelle le lien social ne peut impliquer que des humains – reposent sur des justifications fragiles et masquent notre regard à un univers foisonnant de phénomènes instructifs, non seulement pour comprendre l’animal et le lien qui nous unit à lui, mais également l’être humain et sa sociabilité »[1].
L’idée d’un lien social humain-chien est bien plus qu’une théorie particulière qu’un point de vue qui peut s’ajuster à nombreuses théories.
Même si l’anthropologie a ainsi été conduite à emprunter des théories, des concepts et des méthodes à des disciplines comme la biologie, la sociologie, l’histoire, les sciences de l’environnement, la linguistique, la sémiologie et plus largement aux humanités, emprunts qu’elle a intégrés dans des proportions variables et selon des scénarios diversifiés (Bibeau, 2001), il serait temps que l’animal s’évade enfin « des enclos disciplinaires où il était parqué pour venir imposer sa présence muette dans des espaces théoriques à l’intérieur desquels il n’était qu’exceptionnellement convié »[2].


[1] Guillo, Dominique, Des chiens et des humains. Le Pommier, p. 299

[2] Lenclud, G. Et si un lion pouvait parler. Terrain, 34 [http://terrain.revues.org/document934.html. Consulté le 8 février 2007]

Nié de l’université

10/09/2009
Même impitoyable, le Cerbère peut être apprivoisé. Certains professeurs d'anthropologie pourraient se transformer en héros...

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« L’anthropologie a beaucoup insisté sur la diversité des cultures, en soulignant combien étaient rares les phénomènes communs à toutes les sociétés. Il est étonnant – mais hautement révélateur du fossé qu’elle a creusé entre l’homme et l’animal – qu’elle n’ait à ce jour guère porté le regard sur le lien étrange qui lie homo sapiens sapiens aux chien»[1].
Cette relation essentielle dans la société humaine qui révèle des pans importants de la constitution de son principal acteur – l’homme – continue d’être ignorée du monde universitaire du moins à Montréal. La présence du chien comme phénomène universel et historique et ‘transculturel’ disent les Guillo, Lestel, Burgat, Digard and co… ne semble pas y suscitée d’intérêt anthropologique.


[1] Guillo, Dominique. Des chiens et des humains, (Ed. Le Pommier) p. 28

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