Sandra Friedrich
    Blogueuse sans frontière ni censure, Sandra Friedrich multiplie les thèmes.

    Forte d’une scolarité de doctorat en anthropologie et journaliste pigiste, elle a choisi l’Internet pour partager ses idées. Sandra Friedrich se spécialise dans la relation entre l’homme et l’animal de compagnie, plus précisément le phénomène anthropo-canin. Comme elle le dit si bien : « pour moi l'important reste l'humain en contact avec une autre espèce et le fait que dans notre société, le chien est encore vu comme une mécanique, un outil. On ne peut plus penser l'animal comme ça. C'est contre-productif et contraire aux expériences scientifiques du monde éthologique ».

    Elle concrétise également sa passion du contenu à titre de journaliste humanitaire par le biais de ses articles, dossiers et collaborations sur la zoothérapie, les médias communautaires, l’Afghanistan, l’Afrique, l’eau, les soins palliatifs, le prématuré en croisement avec ses critiques littéraires, enquêtes et essais. [+]
Manifesto
    Est-ce qu’un blogue peut changer le cours des choses? Est-ce qu’écrire et découvrir peuvent nous aider à mieux vivre? Est-ce que partager une opinion et multiplier la différence peuvent nous aider à mieux être? Avec ce blogue à la ligne éditoriale forte assurée par Sandra Friedrich, elle nous fait la démonstration qu’on peut bloguer pour aider, éveiller, partager et pourquoi pas éduquer. L’opinion peut devenir quelque chose de collectif, la prise de position est donc de mise et permise sur ce blogue. [+]

Archive de la catégorie ‘Le chien en relation’

La relation ça prend du temps

01/10/2012

Les animaux de compagnie du Québec vivent en moyenne 19 mois auprès de leurs propriétaires avant d’être abandonnés ou mis à mort, selon Christina Nosotti, vétérinaire, dans l’article ‘Une loi sévère s’impose‘. Toutes les explications ont été avancées: achat impulsif, ignorance de ce qu’est un animal, coûts…. Une autre explication réside aussi dans la relation, dans la construction de la relation. Ca prend du temps. Or notre société en est une de l’immédiateté, tout, tout de suite, le chien avec et si possible aucune attente pour le dresser. D’ailleurs, on le dresse, on l’éduque pas.

Anthropologie de l'animal de compagnieOr, une relation vivante repose sur une transformation complexe des acteurs et non sur l’échange mécanique de messages, d’objets ou de sentiments. Cette transformation correspond à un apprentissage compris comme un processus relationnel par lequel le propriétaire et l’animal se transforment d’une manière progressive et irréversible. C’est une éducation réciproque. 19 mois le temps commence à faire son œuvre, la relation a-t-elle seulement pu s’établir sur un registre interactif? Il faut attendre la relation, la bâtir, cette attente se construit autour de l’angoisse, de l’insatisfaction, ce qui permet aussi le désir. La relation unique entre l’homme et son animal de compagnie se manifeste par un échange qualitatif d’affects. Elle fait évidemment appel à nos cinq sens, mais également à ce qu’on appelle communément la sensibilité et à notre intelligence. (Christian Talin. Anthropologie de l’animal de compagnie, p. 28)
L’attente rend possible l’attention, celle qui est au cœur des activités créatrices, de la joie de vivre. En 19 mois, on a eu le temps de saisir qu’avec un chien la vie est faite d’imprévus, où le présent se libère de nos agendas, où les scenarios volent en éclats, alors le contact déstructurant – celui d’entrer en relation avec une autre espèce – ouvrent sur de belles vertus: la civilité, la  politesse (ça prend de l’attente et de l’attention pour ne pas sombrer dans l’irascibilité quand il s’agit de recommencer l’éducation relationnelle avec son chien).

On peut se dire au revoir plusieurs foisNos sociétés cultivent l’individualisme au détriment des familles multigénérationnelles, ce qui est réellement  défavorable pour une bonne imprégnation du chien à l’homme. Nos sociétés cultivent l’instantanéité au détriment du lent travail de la constance, bassin de toutes les incubations. La vie c’est l’expression de relations au sein d’un réseau et non pas d’objectifs ponctuels poursuivis par des individus distincts (David Servan-Schreiber, On peut se dire au-revoir plusieurs fois, p. 50)
Vive les délais de maturation!

Réinvestir la relation

13/08/2012
"The ways in which we 'regard' animals have a great deal to do with the ways in which we regard ourselves and the social contexts in which we live....

"The ways in which we 'regard' animals have a great deal to do with the ways in which we regard ourselves and the social contexts in which we live....

Une représentation de soi dévalorisée altère l’un des deux pôles de l’intersubjectivité ce qui la modifie tout entière. L’intersubjectivité c’est l’idée que les hommes sont des sujets pensants capables de prendre en considération la pensée d’autrui dans leur jugement propre. Ainsi, une curieuse passerelle s’installe entre le monde mental d’une personne qui ne sait pas être heureuse et celui qui tisse un lien avec cette personne qui se rabaisse. Et si cette personne, c’était… un chien? Certes, il faudrait passer le cap de la personne chien et de la reconnaissance d’une certaine forme de subjectivité chez le chien….
Mais bon voilà, actuellement il ne peut y avoir dans la relation avec le chien d’intersubjectivité, l’animal n’étant pas un vrai sujet. Cette intersubjectivité est pourtant indispensable à tout véritable lien social. Or, devenir une personne est une décision disons très sociale. Le statut de personne n’est absolument pas automatique. Toutefois, pour les chercheurs, la relation à l’animal s’apparente à une relation avec un objet et c’est sur cette base que l’on qualifiera d’anthropomorphique toute imputation de qualités mentales à un animal.
Pourtant, tous les propriétaires d’animaux savent qu’entre eux et leur animal un lien profond est noué et qu’il ne fait aucun doute que cet animal est une personne et le sociologue Clinton Sanders a étudié les conditions permettant de considérer son animal comme une personne (Arnold Arluke and Clinton R. Sanders, Regarding Animals). Parmi celles-ci, la réciprocité : l’animal contribue à la relation autant que le maître y contribue, il joue sa partie.
Clinton Sanders a montré ô combien le lien à l’animal est à la fois pareil et à la fois différent du lien avec d’autres êtres humains. Il est pareil parce que ce sont les mêmes processus de construction de la personne que nous utilisons pour des êtres humains, mais différent parce que nous savons bien, aussi, que les animaux ne sont pas vraiment comme les humains.

Le chien Mourir de dire, la hontedévelopperait une maturité parce que la passerelle intersubjective lui laisse toute cette place. Le traumatisme déstructurant en effondrant la personne est devenu pour elle par la présence du chien un traumatisme structurant.

Finalement de nos jours, il est question de réinvestir la relation.

Pour aller plus loin
Boris Cylrulnik. Mourir de dire, la honte

L’instant présent avec son chien

13/07/2012

En se promenant dans la nature, en se reposant sur le bord du fleuve à quelques encoignures de la ville et en observant son chien jouer avec un bâton ou se rouler dans une odeur quelconque, on s’accorde du respect. On entre – peut-être – dans une présence entière, calme. On écoute. Notre chien, lui, est. Il est dans l’instant présent. À la différence des humains, il ne pense pas à autre chose, n’est pas catapulté dans le passé ou le futur, il est juste ici et maintenant. Son existence ne dépend pas d’une représentation mentale de sa vie ou de lui-même. Il est juste là ici et maintenant. Peut-être que la vie cognitive du chien ne le lui permet pas de toute manière : de penser à ailleurs, à demain. Mais c’est cet aspect qui peut être extrêmement soignant pour un humain habitué à être envahi de pensées en tout genre. Il nous faut apprendre à revenir à l’ici et maintenant.Photo partagée par le Guhyasamaja Buddhist Center

C’est un travail de méditation auquel votre relation à votre chien vous convie. En acceptant de le voir aller, jouer, aboyer, tourner les oreilles, se coucher en rond…., vous entrez dans un espace de repos. Sans étiqueter le moindrement ses comportements, le silence se fait en vous.  Et là vous entrez dans la paix. Elle est relative, elle va s’évaporer sous l’assaut des pensées dans votre cerveau. Mais revenez à votre chien, respirez et regardez-le. Il est. A-t-il besoin d’autre chose? Avez-vous besoin d’autre chose?

‘Notre survie matérielle n’est pas notre seule forme de dépendance à la nature. Cette dernière doit également nous indiquer le chemin du retour, la sortie de la prison du mental. Nous nous sommes perdus dans l’action, la pensée, le souvenir, l’anticipation – dans un labyrinthe complexe et un monde problèmes. Nous avons oublié ce que les pierres, les plantes et les animaux savent encore. Nous avons oublié comment être calmes, nous-mêmes, être la où se trouve la vie : ici et maintenant’, p 81 L’art du calme intérieur – Eckhart Tolle

Se sentir uni, c’est aimer.

Avoir un nom c’est être quelqu’un

28/05/2012

L’homme peut nouer d’authentiques relations sociales avec d’autres êtres que ses semblables car la condition de l’existence d’un lien social n’est pas l’identité des acteurs, mais l’ajustement mutuel de leurs conduites et de leurs attentes. (Dominique Guillo, ‘Des chiens et des humains’).
Nommer son chienPour s’ajuster il faut que l’on puisse nommer. Or l’homme ne peut avoir de relation avec ce qui l’entoure qu’en lui donnant un nom, et l’individualité des choses comme des êtres est constituée par leurs noms, bien d’avantage que par leurs formes ou figures…. L’expérience nous montre suffisamment qu’une relation d’intimité avec une chose ou un être sollicite une appropriation par un nom. Le chien domestique devient en quelque sorte une personne quand il acquiert une d’identité par le nom, dès que l’on entre dans la sphère de l’intimité et du lien personnel, il n’est plus possible d’appeler un chien un chien. (Jean-François Chevrier, Christine Maurice, ‘L’animalité comme envers de l’humain’,  in L’animal dans nos sociétés).
De nombreux défenseurs des droits de l’animal s’appuient sur les capacités cognitives des animaux pour étayer leurs thèses de droit aux animaux et interdiction de toute souffrance animale. Certains auteurs comme Gary Francione, avocat et professeur de droit USA lui en appelle au principe de respect égalitaire ‘equal consideration’, ça veut dire que les animaux ne peuvent être traités comme des humains, ne doivent être traités comme des humains mais certainement pas être considérés comme des objets. Au même titre que les humains, ils possèdent une valeur intrinsèque. Ce qui signifie qu’ils doivent être considérés comme des personnes. Nous avons tendance à opposer l’homme qui pense et l’animal qui en est incapable, alors que l’homme ne peut penser que parce qu’il vit avec l’animal, et que si l’homme est effectivement pensant, l’animal n’est pas une machine mais une condition de la pensée de l’homme. L’animal ne pense pas seulement ; il fait penser l’homme. La pensée n’est pas le propre de l’homme mais le résultat d’un partenariat primordial entre l’homme et l’animal. La subjectivité de l’homme se développe à travers l’intrusion de l’animal dans sa pensée et les étranges connivences qui en résultent. (Dominique Lestel, ‘Les amis de mes amis’).
Mon chien est une personne, car il a un nom. Mon chien est soumis car il a un nom. Car, ‘c’est le pouvoir donné à l’homme de nommer les créatures qui a marqué le début d’une corruption du langage par la domination’, conclut Élisabeth de Fontenay, ‘Sans offenser le genre humain’.

Mon chien, les miens et moi: une tribu

19/03/2012

La psychologie et la psychiatrie évolutionnistes avancent une théorie bien intéressante pour expliquer pourquoi l’être humain a besoin de vivre avec des animaux (ou des animaux pour vivre), levant par là même tout ce qui peut encore subsister de mystère sur la présence des animaux à nos côtés.
Quelque chose de la mentalité tribale a dû subsister dans l'Homme moderne par la voie des adaptations phylogénétiques à la vie en tribuAinsi, vivre avec un animal, ne serait qu’une inscription (presque génétique) de plus dans notre évolution.  Nos lointains ancêtres au mode de vie tribal de chasseurs-cueilleurs -  qui a duré quelque trois millions d’années au moins – aurait laissé des traces sous forme de tendances, de ‘prédispositions phylogénétiques’, susceptibles d’expliquer l’existence de certaines attentes affectives que remplit le chien ou l’animal de compagnie.

L’homme et la femme, programmés chasseurs-cueilleurs, désirent retrouver une ambiance tribale: la présence d’animaux de compagnie les aide en ce sens. Une famille et son chien reconstituent une tribu; un être humain et son chien forment une ‘tribu à deux’. Le chien recrée le lien tribal. Quel propriétaire de chien n’est pas ému par l’accueil joyeux que son animal lui fait à son retour au foyer, parfois après une absence pourtant fort courte : le chien réagit à chaque fois comme si son compagnon humain revenait dans le clan tribal après une longue et lointaine expédition. Peu d’humains sont reçus ainsi à leur retour par les membres de leur famille …
Étant carnivores et prédateurs, les chiens (et les chats) correspondent aux tendances de chasseurs inscrites dans le psychisme humain. Pour le Chien, le groupe humain auquel il est attaché est effectivement sa meute, sa ‘tribu’, comportant un leader auquel il obéit. La nature de la relation du chien envers son maître ‘leader de la meute’ pourrait être perçue par l’Homme et lui être renvoyée (inversée: suiveur fidèle), de façon partiellement imaginaire, partiellement objective. Le compagnonnage qui s’est très tôt installé entre l’ancêtre du Chien et l’Homme chasseur-cueilleur a dû être facilité par cette prédisposition com¬mune à vivre en ‘tribu’, et à se comporter en prédateurs sociaux.

Pour aller plus loin: Why Do People Have Pets ? Today’s Reasons are reasons for All Times.
Article par Philippe Bernard et Albert Demaret

Pièce maîtresse de mon univers

16/05/2011

Je sais maintenant que chaque homme porte en lui et comme au-dessus de lui un fragile et complexe échafaudage d’habitudes, réponses, réflexes, mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s’est formé et continue à se transformer par les attouchements perpétuels de ses semblables. Privée de sève, cette délicate efflorescence s’étiole et se désagrège. Autrui, pièce maîtresse de mon univers… 
Extrait de Vendredi ou les limbes du Pacifique Michel Tournier.

Autrui pièce maîtresse de mon univers. Animal de compagnie, pièce maîtresse de mon univers !
Car tous les propriétaires d’animaux savent que leur animal leur répond, et que ce n’est pas là pure illusion de leur part. Le sociologue Clinton Sanders s’est interrogé sur la manière dont les propriétaires font de leurs animaux des personnes.

Living and working with canine companionsThe self is a social construction built on the information derived from a person’s social relationships. Companion animals act as facilitators of human-to-human interactions, thereby increasing (and enhancing) self-defining situations. However, the connection between companion animals and the caretaker’s self concept is direct as well as mediated. Owners consistently define their pets as « persons » with whom they share lasting, intimate, and emotionally involving relationships…. But companion animals act as much more than surrogates for real or imaginary persons; they are consistently defined as persons in their own right and are the direct focus of person-to-person interaction…. Human-pet interactions proceed along the same lines as do human-to-human social exchanges. The social exchange entails mutual acknowledgement of coparticipation in the encounter, mutual definition of the perspective of the other, imaginative estimation of the other’s intentional definition-of the situation, and mutual adjustment of behavior based on the essential social process of « taking to role of the other. »
Référence

Ainsi, le propriétaire attribue des processus de pensée à son chien (il se souvient, il déduit, il comprend, il croit…), une personnalité, l’animal contribue à la relation autant que le maître y contribue et l’animal a une vraie place dans la famille, dans le groupe. Ceci montre que le lien à l’animal est à la fois pareil et à la fois différent du lien avec d’autres êtres humains. Il est pareil parce que ce sont les mêmes processus de construction de la personne que nous utilisons pour des êtres humains, mais différent parce que nous savons bien, aussi, que les animaux ne sont pas vraiment comme les humains. Ils sont ‘mieux’ que les humains….
Mourir de dire, la honteC’est ce qui fait que l’attachement anthropocanin est si particulier : l’humain souffre de ce qu’il voit de lui dans le regard des autres, ‘Je ne connais pas de produit qui induise la honte parce que ce sentiment naît toujours dans une représentation. Dans le secret de mon théâtre intime, je mets en scène ce que je ne peux dire tant je crains ce que vous allez en dire’, dit Boris Cylrulnik.

Or avec un  chien, il ne peut y avoir de représentation de la blessure intime humaine, cella là même provoquée par le sentiment de honte, avec un chien, aucun discours n’agrippe….

 

Pour aller plus loin:

L’isolement pour raréfier l’impression d’être seul

Éducation réciproque

25/05/2010

Finalement de nos jours, il est question de réinvestir la relation. Peut-on parler de véritable lien quand il est question d’un lien avec un animal non humain ?
Cette question n’est pas pure rhétorique comme le précise Véronique Servais ‘ car les sociologues considèrent que, l’animal n’étant pas un vrai sujet, il ne peut y avoir dans la relation avec lui cette intersubjectivité indispensable à tout véritable lien social. Pour eux, donc, la relation à l’animal s’apparente à une relation avec un objet, et c’est sur cette base que l’on qualifiera d’anthropomorphique toute imputation de qualités mentales à un animal’.
Pour avoir un lien avec un animal il faut aussi le considérer comme une personne. Or, interaction, regard, contact, émotion, communication sont autant de comportements qui permettent de former avec un animal des interactions significatives. Suffisamment pour créer un lien avec l’animal et le prendre pour ‘un pareil’ tout en étant différent car ‘il n’est pas humain’.  Soit dit en passant, le statut de personne est éminemment social (les génocides nous indiquent que ce n’est pas parce qu’on est humain qu’on est une personne).
Ainsi, ce flou entre ‘mon chien se souvient, il a une personnalité et c’est comme mon enfant’- bref ‘il est comme moi’ et ‘il est différent car c’est un chien, je ne sais pas ce qu’il veut me dire’ est l’ingrédient essentiel et nécessaire à une bonne relation. Mais, une relation vivante repose avant tout sur une transformation complexe des acteurs et non sur l’échange mécanique de messages, d’objets ou de sentiments. La qualité détermine notre mode de relation à l’animal.
Pour, Christian Talin, ’La relation unique entre l’homme et son animal de compagnie se manifeste par un échange qualitatif d’affects. Elle fait évidemment appel à nos cinq sens, mais également à ce qu’on appelle communément la sensibilité et à notre intelligence’ (Anthropologie de l’animal de compagnie, Atelier de l’Archer, p. 28).
Le chien est un Autre, un Autre signifiant non humain avec qui la relation est possible si et seulement si l’humain est capable de découvrir son animal dans sa différence, sa spécificité et s’en émerveiller : ‘ce qui réactive des émotions d’enfance quelque fois oubliées chez les personnes de tout âge’ (p. 126 C. Talin). anthropologie de l'animal de compagnieCes interactions hors normes permettent à l’humain de faire l’expérience de modalités relationnelles nouvelles donc d’apprendre des choses sur lui-même.
Une relation anthropocanine (anthropo-animale) correspond à un apprentissage grâce auquel chacun des acteurs (humain et animal) se transforme d’une manière progressive et irréversible.
Cheminer aux côtés d’un animal, c’est promouvoir, recevoir, s’offrir une éducation réciproque.

La conscience de soi passe par la peau*

19/04/2010

Le toucher est un indicateur de relation. Comme tous les modes de communication, le toucher fait l’objet d’interdits et de recommandations socialement codifiés. Toucher un inconnu est très souvent considéré comme une violation (d’où le fait qu’un tel acte, même accidentel, est suivi d’excuses ou d’échanges réparateurs), en même temps qu’accepter de se laisser toucher c’est accepter la pénétration d’un autre dans sa sphère intime (Cf. Véronique Servais).
caresser un chienOr, ces tabous sociaux sautent lorsqu’il est question de caresser un animal. Le toucher est un sens privilégié dans l’interaction entre humains et chiens. Ils sont rares les patients qui ne demandent pas de voir et caresser un chien. Ils sont rares aussi ceux qui caressent sans mot dire. Comment interpréter l’effet de cette caresse?
Il y a plusieurs formes de toucher et le psychiatre Aaron Katcher a observé, dans les cliniques vétérinaires, une forme de toucher particulière : c’est un jeu distrait (Idle play) de la main dans la fourrure de l’animal (gratter, chatouiller, jouer dans les poils). Ce qui reste très proche du grooming (épouillage ou toilettage social) des primates à fourrure. Ce toilettage social est une conduite instinctive réciproque qui a notamment pour fonction de créer des liens et d’apaiser les tensions dans un groupe. Véronique Servais relate :

singe_epouillageQuand un animal en toilette un autre (à la recherche de parasites), il se détend, tout comme son partenaire. Quand les conflits sont fréquents dans un groupe de primates, par exemple en cas de changements dans la hiérarchie, la fréquence de toilettage social augmente également, car les animaux éprouvent le besoin de se rassurer et de s’apaiser en toilettant leurs amis, alliés, parents.

Certains auteurs ont avancé (1) que le contact avec la fourrure d’un animal de compagnie pouvait avoir ce même effet apaisant, rassurant et relaxant qu’avait le toilettage social chez les ancêtres primates. Ainsi, pouvoir toucher la fourrure d’un animal permet la satisfaction de ce besoin essentiel. En tant que focalisateur de l’observation sans nécessairement passer par l’usage de la parole, la caresse est communication anthropocanine. L’interaction avec l’animal est, dès lors, significative. Ce sont autant d’éléments sur lesquels une démarche thérapeutique peut s’appuyer.
Des expériences animales nous ne comprenons celles-ci que dans la mesure où elles correspondent aux nôtres. Pour l’être humain, les effets physiologiques du contact avec l’animal sont corrélés. Mais pour le chien?
Tout sur la psycho du chienLe corps du chien est plein de récepteurs tactiles dans l’épiderme, explique le Dr Joel Dehasse. Toutefois, la tolérance au toucher varie d’un chien à l’autre. Les zones les plus tolérantes au contact son la poitrine, le contact avec le dessus de la tête et la nuque sont acceptés par les familiers, pas par les inconnus…. Rares sont les chiens familiers qui ne cherchent pas le contact intime peau contre peau avec l’être humain ou au moins sa proximité en se couchant contre lui à quelques centimètres.
Animal et humain « font système », il y a contagion des émotions. Toutefois il est crucial de respecter l’espace personnel du chien avant que la main qui fourrage n’aille trop loin. Comme le précise le vétérinaire comportemenaliste dans son dernier ouvrage ‘Tout sur la psychologie du chien’:

Dans l’interface de la caresse et de la douleur, il faut savoir que les voies nerveuses du contact et de la douleur sont globalement les mêmes et que, dès lors, un contact prolongé et répété peut devenir désagréable et douloureux. p 291

*http://www.larecherche.fr/content/actualite-sapiens/article?id=27180

1/ Bernard, Philippe et Demaret, Albert. 1997. Pourquoi possède-t-on des animaux de compagnie ? Raisons d’aujourd’hui, raisons de toujours. In Bodson, Liliane (Ed.) L’animal de compagnie : ses rôles et leurs motivations au regard de l’histoire. Liège, Université de Liège, pp 119-130

2/  Tout sur la psychologie du chien, Joel Dehasse, Odile Jacob, 513 p

Ce n’était pas juste un animal… suite 2

25/03/2010

France Carlos nous parle du deuil de l’animal de compagnie, un deuil mal compris.

- Les personnes endeuillées remettent en question leurs émotions, les croyant déraisonnables parce que la relation à l’animal n’est pas jugée ‘unique’, ‘valable’, ‘aimante’ comme avec un humain?

Certaines personnes vont développer un lien très fusionnel et même parfois vont devenir dépendant affectif de leur animal.  C’est bien souvent ces personnes qui vont venir me consulter afin de remettre de l’ordre dans leurs émotions. 
Il est essentiel d’accorder toute l’importance qu’il revient au lien que nous avons pu développer avec notre animal.  Il est inconcevable de croire que la perte de notre animal devrait nous laisser froid et qu’une des choses raisonnables à faire est d’aller en acheter un autre rapidement. 
Un animal qui a été auprès de nous pendant plusieurs années nous a placé en contact avec l’amour inconditionnel, avec l’aspect ludique aussi d’avoir un animal,  avec la responsabilité que nous avons envers lui.  Il est donc illogique de penser que le décès de l’animal ne viendra pas nous chercher dans la douleur du manque. 

La peur d’être juger empêche les personnes endeuillées de parler librement de ce qu’elles vivent

La peur d’être juger empêche les personnes endeuillées de parler librement de ce qu’elles vivent

Certaines personnes me consultent aussi parce qu’elles sont dépassées par leur réaction suite au décès.  Elles ont besoin de se faire confirmer qu’il est normal d’avoir de la peine, d’avoir mal.  Même si nous n’avons pas développé une relation de dépendance envers notre animal, lorsqu’il quittera notre vie nous aurons à affronter une réalité qui est la douleur du manque.

- Ce déni des émotions de la personne endeuillée a-t-il des conséquences pour elle? Dans votre pratique, qu’avez-vous observé ?

La principale conséquence est que le deuil ne sera jamais complété et qu’il pourra refaire surface n’importe quand dans leur vie et pourra être déclenché par n’importe quel événement.  Bien souvent cette réaction de vouloir nier une réalité provient d’une blessure émotionnelle non réglée, le deuil de l’animal ne sera qu’une couche de plus ajoutée à la souffrance non-exprimée et non-réglée. 
Mais très peu de personnes vont nier leurs émotions, par contre elles ne les exprimeront pas, elles vont les banaliser, elles vont les vivre renfermer sur elles-mêmes bien souvent par la peur d’être juger par leur entourage.

- Pourquoi vous croyez justifier de mettre en place une thérapie axée sur le deuil animalier ?

Dans ma pratique de thérapie relationnelle j’avais des clients réguliers qui progressaient de façon très satisfaisante dans l’expression de leurs émotions, de leurs besoins relationnels et qui apprenaient à développer une bonne communication.  Mais lorsque ces personnes étaient confrontées au décès de leur animal nous avions le sentiment de revenir au point de départ; incapacité à nommer l’émotion présente, difficulté à la vivre en ma présence, sentiment de culpabilité  disproportionné.  J’ai alors constaté à ce moment là que la mort d’un animal nous plaçait dans un état émotionnel difficile à gérer seul, principalement à cause de notre peur d’en parler et d’être jugé.  Mais comme la meilleure façon de s’en sortir et de vivre notre deuil, est d’en parler, il devient essentiel d’avoir des ressources adéquates pour le faire.

Il est essentiel d’accorder toute l’importance qu’il revient au lien que nous avons pu développer avec notre animal

Il est essentiel d’accorder toute l’importance qu’il revient au lien que nous avons pu développer avec notre animal

- Vous offrez des services de consultation individuelle et de groupe? Est-ce important de partager?

Ce qui est essentiel c’est de pouvoir parler de ce que nous vivons.  Mais nous sommes confrontés à notre peur, alors d’où l’importance de choisir à qui nous allons en parler. Personnellement je crois en l’importance de pouvoir partager avec des gens qui ont vécues la même chose que nous.  Mais à cause de leur peur les personnes endeuillées hésitent à participer à des groupes de soutien, il est donc difficile d’avoir un nombre suffisant de participant.

Pour en savoir plus:

France sera présente au 11e symposium sur la thérapie assistée par l’animal qui se tiendra le 28 avril à l’hôpital Rivière-des-Prairies.

Ce n’était pas juste un animal

22/03/2010

S’il est un terrain sur lequel la relation anthropocanine prend tout son sens et le perdre aussitôt, c’est le douloureux moment du décès du compagnon à quatre pattes. La relation tissée au fil des ans,  la complicité de tous les instants, les émotions vraies et les affects sont renversés.  Et…  Déniés. Combien de gens ne peuvent vivre le deuil de leur animal de compagnie sans recourir au regard ahuri des proches : ‘bah voyons ce n’était qu’un chien’.
Rappelons-nous ce que Vinciane Despret et Jocelyne Porcher écrivaient dans Être bête (Actes Sud)

Pour quoi ils parlaient à leurs animaux c’est pour ne jamais oublier qu’il y a quelqu’un à l’intérieur…. Constituer un espace ‘devenir avec’… comment parler conduit à peupler…

‘ Perdre un compagnon ou une compagne de vie qui a été près de soi quotidiennement, qui a été là Deuil animalier -France Carlosquoique l’on fasse et qu’on lui fasse subir. Perdre une forme d’amour inconditionnel. Ce qui mettait de la joie dans son foyer. Ce qui parfois devenait une raison de vivre. Ce qui nous a éveillé au sens de la responsabilité. Perdre notre animal de compagnie, c’est bien souvent perdre une partie de notre cœur ‘, dit France Carlos dans son ouvrage Deuil animalier.   

Diplômée du Centre de Relation de Montréal depuis 1997, elle exerce en pratique privée en relation d’aide depuis. Mais c’est en voyant comment ses clients devenaient complètement désemparés lorsqu’ils perdaient leur animal de compagnie qu’elle a compris qu’ils avaient besoin d’une aide plus spécialisée. ‘J’ai ajouté à ma pratique le deuil animalier depuis 4 ans maintenant. Au Québec c’est très peu connu, contrairement au États-Unis où il y a plusieurs livres sur le sujet, des hôpitaux vétérinaires ont sur place leur thérapeutes, des écoles de médecines vétérinaires offrent des services de ligne d’écoute.  Ici au départ les gens ont de la difficulté à consulter à plus forte raison lorsqu’il s’agit du décès de leur animal. Certains de mes clients cachent à leur entourage qu’ils consultent’ témoigne-t-elle. 

- Le deuil d’un animal c’est quoi?

Je résumerais en disant que c’est la perte d’une forme d’amour inconditionnel et c’est ce qui nous manquera le plus, ne plus avoir près de nous cette présence d’un être vivant toujours content de nous voir, qui ne porte aucun jugement sur nous.  

- Quand on regarde les étapes du deuil de votre livre et les sujets abordés lors de vos consultations, on se demande si le deuil d’un animal aimé est si différent de celui d’un être humain aimé?

Où il y a une différence, je dirais c’est au niveau des conséquences.  Perdre un parent, perdre un conjoint n’aura pas le même impact sur notre vie que de perdre notre animal de compagnie.  Par exemple perdre un parent en bas âge nous laissera dans le manque de ce que ce parent aurait pu avoir comme influence sur notre développement.  Perdre un animal c’est perdre un compagnon de vie qui était près de nous depuis parfois plusieurs années, plusieurs heures par jour.  C’est perdre un être vivant pratiquement entièrement dépendant de nous, c’est un changement important dans nos habitudes de vie.
Mais au niveau émotif c’est sensiblement la même chose.  Les mêmes émotions seront présentes, la peine, la colère, l’impuissance, la culpabilité, la douleur du manque.  Le deuil se vivra de la même façon. 

- Il est si difficile de vivre ce deuil, parce que notre société n’en favorise pas l’expression, en quoi? Pour quoi? Pourquoi?

compagnon de route de France Carlos

L’assistant en thérapie de France : N’Stein, Yorkshire de 6 ans

La dernière chose que les personnes endeuillées veulent entendre c’est « c’était juste un animal ».  Pour eux leur animal était plus que « juste un animal ».  J’attribue ce genre de maladresse verbale à la difficulté et parfois même à l’incapacité d’accueillir une personne souffrante émotivement.  Les larmes nous rendent mal à l’aise et bien souvent la réaction est de mettre fin à l’expression des émotions de l’autre afin de ne pas être confronté aux nôtres. 
Il est aussi difficile pour certaines personnes de comprendre que le lien relationnel soit aussi fort entre le propriétaire et l’animal.  Pour les gens par exemple qui considèrent que le chien est un bien à leur service, ils comprendront difficilement que la personne ait l’impression d’avoir perdu l’équivalent d’un enfant. 
Dans notre société nous avons de plus en plus de personnes seules, sans conjoint, sans enfants, sans de réels amis, alors pour certaines de ces personnes l’animal devient un compagnon de vie qui prend une énorme place au niveau relationnel.  Perdre leur animal c’est perdre une partie de leur vie.
La peur d’être jugé empêche les personnes endeuillées de parler librement de ce qu’elles vivent.


Suivez-moi sur Twitter Suivez-moi sur Facebook Recevez nos billets chaque semaine par courriel