Sandra Friedrich
    Blogueuse sans frontière ni censure, Sandra Friedrich multiplie les thèmes.

    Forte d’une scolarité de doctorat en anthropologie et journaliste pigiste, elle a choisi l’Internet pour partager ses idées. Sandra Friedrich se spécialise dans la relation entre l’homme et l’animal de compagnie, plus précisément le phénomène anthropo-canin. Comme elle le dit si bien : « pour moi l'important reste l'humain en contact avec une autre espèce et le fait que dans notre société, le chien est encore vu comme une mécanique, un outil. On ne peut plus penser l'animal comme ça. C'est contre-productif et contraire aux expériences scientifiques du monde éthologique ».

    Elle concrétise également sa passion du contenu à titre de journaliste humanitaire par le biais de ses articles, dossiers et collaborations sur la zoothérapie, les médias communautaires, l’Afghanistan, l’Afrique, l’eau, les soins palliatifs, le prématuré en croisement avec ses critiques littéraires, enquêtes et essais. [+]
Manifesto
    Est-ce qu’un blogue peut changer le cours des choses? Est-ce qu’écrire et découvrir peuvent nous aider à mieux vivre? Est-ce que partager une opinion et multiplier la différence peuvent nous aider à mieux être? Avec ce blogue à la ligne éditoriale forte assurée par Sandra Friedrich, elle nous fait la démonstration qu’on peut bloguer pour aider, éveiller, partager et pourquoi pas éduquer. L’opinion peut devenir quelque chose de collectif, la prise de position est donc de mise et permise sur ce blogue. [+]

Archive de la catégorie ‘Le chien acculturé’

L’homme en rupture sauvage

08/10/2009

L’homme occidental du 21e siècle est en rupture sauvage. Souvent, trop souvent, il s’interdit d’accueillir le chien comme membre d’une autre espèce. De là son arrogance et son divorce d’avec la vie.
L’être humain n’existe que parce qu’il est en relation avec d’autres congénères. Il trouverait à se compléter s’il était en relation avec d’autres espèces. Le chien appartient à une autre espèce. La science ne sait d’ailleurs toujours pas quelle hypothèse retenir quant à son origine. Qu’importe, le doyen des animaux de compagnie n’en reste pas moins un animal carnivore captif d’une autre groupe que le sien et rejeté dans sa différence par ceux qui s’y intéressent.
Cette négation prend non seulement la forme de l’anthropomorphisme, cette violence faite aux chiens de les humaniser pour les rendre disponible aux besoins humains. Le chien est entré sous nos toits. Fait-il pour autant partie de la famille… humaine ? Non, le chien n’est pas un être humain. Comme l’homme n’apprend pas l’autre race, il camoufle la sienne et le chien se trouve confronté à des situations auxquelles il ne peut trouver de réponses adaptées. Par méconnaissance, inconscience et plus sournoisement par exclusion de ce qui n’entre pas dans ce qui peut être contrôlé par lui-même, l’homme n’accepte pas ce fait : son plus fidèle ami appartient à un autre monde. C’est ce qui a fait dire à l’anthropologue Claude Levi-Strauss, dont on fêtait en 2008 le centième anniversaire de naissance, qu’en « s’arrogeant le droit de séparer radicalement humanité et animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, l’homme occidental a ouvert un cycle maudit »[1] dans lequel il a oublié d’entrer en relation avec la part différente de l’autre différent. Il a renoncé à lui-même en se plaçant en haut de l’échelle de l’évolution. Cet être vivant s’est exclu lui-même du règne de la nature. L’homme s’est trompé pendant des siècles, il s’est voilé la face.
Sa malfaisance à traiter les animaux comme des sous-humains, des objets ou des choses (un propriétaire dispose d’une chose) n’a plus sa raison d’être. Il suffirait au seigneur absolu de la création d’accueillir la différence interspécifique. Et la rencontre fabuleuse avec Canis familiaris aurait lieu. Être compagnon de route d’un autre que soi, un autrui différent et unique, c’est paver la voie à un vrai humanisme. En observant son chien, en développant avec lui une relation privilégiée de compréhension mutuelle, on intègre la partie animale de son humanité. On ne parle pas de communauté hybride mais bel et bien d’humanisation franche de l’homme au contact d’un individu aux besoins, comportements, instincts naturels et canins. Dans un rapprochement respectueux de l’animalité de son chien, Je suis ce que je suis car IL est ce qu’il est.
L’homme a nié ceux de l’espèce canine en les dominant, en les asservissant, en les folklorisant. Cet « humanisme totalement coupé de la nature, perverti et destructeur » disait Claude Levi-Strauss, docteur honoris causa de l’Université de Montréal et de l’Université Laval, a duré. Désormais, il se sent seul. Bien lui en prend s’il pouvait avoir l’audace d’accepter recevoir l’attention altruiste et la mansuétude patiente du chien pour apprendre à retrouver sa place dans la nature et dans la société.


[1] Levi-Strauss, Claude. Anthropologie structurale deux, Plon, 1973, p. 49-55

Tordons le cou aux thuriféraires de Pavlov

13/09/2009

Tout le monde a entendu parler du chien de Pavlov mais personne n’a rien retenu.
Non le chien de Pavlov ne salivait pas comme une bête parce qu’une cloche se mettait à sonner dans le laboratoire. Certes, çà arrangeait les behavioristes purs de dur – une espèce en voie d’extinction, fort heureusement – qui pensaient tout pouvoir contrôler de leur environnement même et surtout l’interaction avec le chien.  Le chien de Pavlov, c’est le serpent de mer des recherches scientifiques et désormais la sauce facile qu’on badigeonne partout sous couvert de se donner un cautionnement moral réfléchi. Quand on veut parler de réflexe conditionné et de renforcement positif, on en appelle au physiologiste russe, çà fait sérieux. Pour preuve, le récent article intitulé ‘Clicker Training, beaucoup plus qu’une petite boîte plastique’ paru cet été dans la revue Passionnément Chien.  
Pour la petite histoire, Ivan Pavlov est un savant russe du début XXe siècle qui travaillait sur les processus de salivation chez le chien. Il avait remarqué que le chien salivait quand on lui présentait à manger (étonnant non?) de là il étudia les réactions salivaires du chien à différents signaux (cloche, lumière…). Il s’est aperçu que lorsque l’opération était reproduite souvent (par ex : sonner la cloche), le chien se mettait par avance à saliver. D’où la conclusion infaillible à laquelle il est parvenu : apprenez au chien à saliver sur un air de clochette, reprenez plusieurs fois l‘expérience, vous obtenez un stimulus conditionné : le chien salive en entendant la cloche. C’est du renforcement, le chien est une machine, il réagit sur mesure aux commandes du scientifique en blouse blanche. Désormais, il sera facile de ‘dresser’ un chien : conditionnez-le.
Or voilà, çà a tout l’air scientifique cette histoire-là, çà veut dire vrai, authentique, irréfutable : une expérience reproduite de nombreuses fois donnant les mêmes résultats, avec tout le setting d’objectivité qu’un laboratoire peut donner, les instruments techniques de mesure,  des chercheurs impartiaux.
Or voilà, « Il y a toujours une idéologie scientifique avant une science dans le champ où la science viendra s’instituer; il y a toujours une science avant une idéologie, dans le champ latéral que cette idéologie vise obliquement » [1]. Ce n’est surtout pas parce que c’est  scientifique que c’est « bien fondé, bien documenté, avéré »[2].
Ces expériences ont omis une donnée essentielle : le chercheur n’est pas un être insensible, sorti d’un monde a-sensoriel : le chercheur a bien malgré lui développé une relation avec le chien, le chien a évidemment – et en dépit de l’espace restreint qui était le sien – développé une relation avec ‘son’ chercheur. Ca veut dire quoi ? Les conclusions auxquelles est parvenu Pavlov ne sont pas complètes car le savant russe a oublié l’essentiel : le chien est un être social pour qui la force du lien avec l’humain prime avant tout.
Donc en entendant la cloche, le chien salivait de revoir ‘son humain’.


[1] Georges Canguilhem, « Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique ? », in Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Vrin, Paris,1993, p 33.

[2] Hacking, Ian. Huit impératifs des sciences de l’homme aujourd’hui. Cours au Collège de France, 2004-2005

Nous ne sommes pas seuls

09/09/2009

L’Homme existe sous le regard de l’Autre… poilu. L’animal de compagnie, le chien, est une présence. Il incarne une altérité porteuse de sens. Depuis des millénaires, il évolue aux côtés de l’humain dans un environnement d’artefacts humains. Il en a appris ses sens, ses significations. Il en a tiré des attitudes, des comportements. Il en est génétiquement modifié. Il en a acquis une histoire. Il en a développé une culture.
En ce sens, le chien et l’homme forment une société distincte. La société anthropocanine (1) c’est d’abord ça : reconnaître que le chien occupe une place particulière, privilégiée qu’il s’agit de définir. Incidemment, l’humain ne vit jamais seul dans le monde « Ses sociétés comprennent toujours une très grande quantité d’animaux et de végétaux qui entretiennent des rapports multiples avec l’homme » (2). Et cette société anthropocanine nous enjoint de repenser l’espace commun de vie, donc de « re-conceptualiser la Nature de la Cité » (3).
La place de l’humain dans l’univers vivant est entrain d’être revisitée par certains chercheurs et les conclusions scientifiques auxquelles ils parviennent nous obligent à penser le chien, comme un individu non humain et l’humain comme un individu parmi  une humanité plurielle. Jusqu’où est-on humain, la question n’est pas tranchée. Loin de là!
Ça pose un sérieux problème de réflexion et reste un merveilleux espace de co-développement pour l’humain. Nous ne sommes peut-être pas seuls mais nous nous comportons souvent comme de fieffés égoïstes qui devons panser notre quatrième blessure narcissique (4).

Sandraetlechien apportera sa pierre à cet édifice et tordra le cou à cette obsession : l’humain n’est pas le point d’arrivée de l’évolution, il n’en est qu’une étape.


(1) Guillo, Dominique. Des chiens et des humains, Le Pommier, 2009

(2) Lestel, Dominique. L’animal singulier, Seuil, 2004, p. 30

(3) Lestel, D. Op.cit, p. 31

(4) Lestel, D. Op.cit, p. 61

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