Avant le temps
Avant chaque repas, les convives sont invités à se laver les mains. Puis tous assis, en contact de la terre, les hommes d’un bord et les femmes de l’autre (quand il est permis de les entrapercevoir), autour d’un plat unique, ils et elles piochent de la main droite. Si, par mégarde, l’un deux renverse une portion de nourriture dans l’écuelle d’eau (sale qui sert de verre d’eau), alors « tu feras de la prison dans ta vie, un jour ou l’autre, c’est garanti ». Ce sont les vieux qui disent, alors illusoire et carrément impardonnable de remettre en question ce bien fondé.
Parfois certaines femmes poussent au questionnement de ces dogmes. Mais les hommes, eux, s’offusquent de vérifier à l’ombre de l’évolution un acquis de la culture malienne.
D’une certaine manière, cette croyance s’est concrétisée : je n’ai pas physiquement fait de la prison, mais j’ai été si lourdement enfermée dans le temps. Du pareil au même. Comme un écho de mes sombres complaintes diurnes, une causerie au clair de lune éclairait ma solitude. C’est une punition en Afrique d’être seul. C’est être comme en prison. Ils ont tellement raison l’extrême de la seuletitude est un éclat d’enfer.
À chaque fois que je regarde l’heure, il est toujours trop tôt. Les minutes s’égrènent trop longuement. Une fois encore, prisonnière du temps. C’est une lutte aux 24H renouvelables et ouvrables. À midi, je me suis gorgée de soleil et imbibée de tous ces fruits succulents. Il me semble alors qu’une énergie nouvelle coule dans mes veines. Et demain sera un autre jour pour un nouveau gain d’entrain. Difficile de prendre le rythme africain. Il confronte nos constitutions physiques. Trop lent. Si lent, et si dans le présent. Çà me renvoie comme une fronde le mal qui ronge : l’ennui de ne pas aller précipitamment. J’ai mal de mouvements. Pas l’éloge de l’accélération mais vibrer sur une fréquence qui soit en adéquation avec mes pensées. Or, mes pensées sont fulgurantes… juste fulgurantes de vitesse. Bref le mal de l’occident : comment voir le paysage quand on se déplace si vite ?
Le Temps s’est vengé, j’en ai perdu la voix. L’horloge vente comme l’Harmattan. Ne pas maîtriser le temps vainement et le figer stérilement. Le laisser couler, s’imprégner de ces douceurs minutées.
Même s’il m’arrive encore de compter les jours comme le taulard, je me mets en pratique : j’aurais souhaité aller plus vite. Pour une fois, profiter de cette remise de peine que l’on accorde – selon l’usage – à celles et ceux qui ont payé leur dû et leurs lots de larmes. Il n’en sera pas ainsi, Inchallah !
Le temps pourra peser si je lui laisse cette opportunité. Mais comme l’appel des muezzins à la prière, un canal vie remontant de l’âge des temps et s’offrant l’oxygène, me ramène à l’essence : ce matin, les enfants viennent d’entrer à l’école. Il est 7H30. Leurs chants, leurs joies regonflent mes voiles. Une centaine d’enfants par cours, vous imaginez ce chœur ? Une joie constante d’être ensemble remonte des petites heures matinales. Des enfants en phase d’alphabétisation et qui seront effrayés par ma couleur pigmentaire. Je suis un être blanc. Un fantôme ! D’autres seront plus avenants et piailleront. Mais toutes et tous s’engagent dans l’existence avec cette insouciance magnifique propre aux être heureux en crachant leurs salives aux gré des pierres cassées.
Ainsi, on a tout le temps, jusqu’à la frontière finale. La souffrance n’est pas nécessaire, elle imprime ses scarifications profondément. À cause de la tête dure.
