Sandra Friedrich
    Blogueuse sans frontière ni censure, Sandra Friedrich multiplie les thèmes.

    Forte d’une scolarité de doctorat en anthropologie et journaliste pigiste, elle a choisi l’Internet pour partager ses idées. Sandra Friedrich se spécialise dans la relation entre l’homme et l’animal de compagnie, plus précisément le phénomène anthropo-canin. Comme elle le dit si bien : « pour moi l'important reste l'humain en contact avec une autre espèce et le fait que dans notre société, le chien est encore vu comme une mécanique, un outil. On ne peut plus penser l'animal comme ça. C'est contre-productif et contraire aux expériences scientifiques du monde éthologique ».

    Elle concrétise également sa passion du contenu à titre de journaliste humanitaire par le biais de ses articles, dossiers et collaborations sur la zoothérapie, les médias communautaires, l’Afghanistan, l’Afrique, l’eau, les soins palliatifs, le prématuré en croisement avec ses critiques littéraires, enquêtes et essais. [+]
Manifesto
    Est-ce qu’un blogue peut changer le cours des choses? Est-ce qu’écrire et découvrir peuvent nous aider à mieux vivre? Est-ce que partager une opinion et multiplier la différence peuvent nous aider à mieux être? Avec ce blogue à la ligne éditoriale forte assurée par Sandra Friedrich, elle nous fait la démonstration qu’on peut bloguer pour aider, éveiller, partager et pourquoi pas éduquer. L’opinion peut devenir quelque chose de collectif, la prise de position est donc de mise et permise sur ce blogue. [+]

Avant le temps

020405yAvant chaque repas, les convives sont invités à se laver les mains. Puis tous assis, en contact de la terre, les hommes d’un bord et les femmes de l’autre (quand il est permis de les entrapercevoir), autour d’un plat unique, ils et elles piochent de la main droite. Si, par mégarde, l’un deux renverse une portion de nourriture dans l’écuelle d’eau (sale qui sert de verre d’eau), alors « tu feras de la prison dans ta vie, un jour ou l’autre, c’est garanti ». Ce sont les vieux qui disent, alors illusoire et carrément impardonnable de remettre en question ce bien fondé.
Parfois certaines femmes poussent au questionnement de ces dogmes. Mais les hommes, eux, s’offusquent de vérifier à l’ombre de l’évolution un acquis de la culture malienne.
D’une certaine manière, cette croyance s’est concrétisée : je n’ai pas physiquement fait de la prison, mais j’ai été si lourdement enfermée dans le temps. Du pareil au même. Comme un écho de mes sombres complaintes diurnes, une causerie au clair de lune éclairait ma solitude. C’est une punition en Afrique d’être seul. C’est être comme en prison. Ils ont tellement raison l’extrême de la seuletitude est un éclat d’enfer.
À chaque fois que je regarde l’heure, il est toujours trop tôt. Les minutes s’égrènent trop longuement. Une fois encore, prisonnière du temps. C’est une lutte aux 24H renouvelables et ouvrables. À midi, je me suis gorgée de soleil et imbibée de tous ces fruits succulents. Il me semble alors qu’une énergie nouvelle coule dans mes veines. Et demain sera un autre jour pour un nouveau gain d’entrain. Difficile de prendre le rythme africain. Il confronte nos constitutions physiques. Trop lent. Si lent, et si dans le présent. Çà me renvoie comme une fronde le mal qui ronge : l’ennui de ne pas aller précipitamment. J’ai mal de mouvements. Pas l’éloge de l’accélération mais vibrer sur une fréquence qui soit en adéquation avec mes pensées. Or, mes pensées sont fulgurantes… juste fulgurantes de vitesse. Bref le mal de l’occident : comment voir le paysage quand on se déplace si vite ?Windows008
Le Temps s’est vengé, j’en ai perdu la voix. L’horloge vente comme l’Harmattan. Ne pas maîtriser le temps vainement et le figer stérilement. Le laisser couler, s’imprégner de ces douceurs minutées.
Même s’il m’arrive encore de compter les jours comme le taulard, je me mets en pratique : j’aurais souhaité aller plus vite. Pour une fois, profiter de cette remise de peine que l’on accorde – selon l’usage – à celles et ceux qui ont payé leur dû et leurs lots de larmes. Il n’en sera pas ainsi, Inchallah !
Le temps pourra peser si je lui laisse cette opportunité. Mais comme l’appel des muezzins à la prière, un canal vie remontant de l’âge des temps et s’offrant l’oxygène, me ramène à l’essence : ce matin, les enfants viennent d’entrer à l’école. Il est 7H30. Leurs chants, leurs joies regonflent mes voiles. Une centaine d’enfants par cours, vous imaginez ce chœur ? Une joie constante d’être ensemble remonte des petites heures matinales. Des enfants en phase d’alphabétisation et qui seront effrayés par ma couleur pigmentaire. Je suis un être blanc. Un fantôme ! D’autres seront plus avenants et piailleront. Mais toutes et tous s’engagent dans l’existence avec cette insouciance magnifique propre aux être heureux en crachant leurs salives aux gré des pierres cassées.
Ainsi, on a tout le temps, jusqu’à la frontière finale. La souffrance n’est pas nécessaire, elle imprime ses scarifications profondément. À cause de la tête dure.


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