Sandra Friedrich
    Blogueuse sans frontière ni censure, Sandra Friedrich multiplie les thèmes.

    Forte d’une scolarité de doctorat en anthropologie et journaliste pigiste, elle a choisi l’Internet pour partager ses idées. Sandra Friedrich se spécialise dans la relation entre l’homme et l’animal de compagnie, plus précisément le phénomène anthropo-canin. Comme elle le dit si bien : « pour moi l'important reste l'humain en contact avec une autre espèce et le fait que dans notre société, le chien est encore vu comme une mécanique, un outil. On ne peut plus penser l'animal comme ça. C'est contre-productif et contraire aux expériences scientifiques du monde éthologique ».

    Elle concrétise également sa passion du contenu à titre de journaliste humanitaire par le biais de ses articles, dossiers et collaborations sur la zoothérapie, les médias communautaires, l’Afghanistan, l’Afrique, l’eau, les soins palliatifs, le prématuré en croisement avec ses critiques littéraires, enquêtes et essais. [+]
Manifesto
    Est-ce qu’un blogue peut changer le cours des choses? Est-ce qu’écrire et découvrir peuvent nous aider à mieux vivre? Est-ce que partager une opinion et multiplier la différence peuvent nous aider à mieux être? Avec ce blogue à la ligne éditoriale forte assurée par Sandra Friedrich, elle nous fait la démonstration qu’on peut bloguer pour aider, éveiller, partager et pourquoi pas éduquer. L’opinion peut devenir quelque chose de collectif, la prise de position est donc de mise et permise sur ce blogue. [+]

À la lumière d’une lampe néon

À la lumière d’une lampe néon, alimentée par quatre précieuses grosses piles maliennes, je suis protégée par le cocon que représente ma moustiquaire. Le noir de la nuit sans lune me cerne. Je m’habitue lentement aux bruits nocturnes et parfois terrifiants de la vie africaine et de cette case en particulier.
Cette expérience est si profondément ressentie que je souffre de paralysie épistolaire. Albert Jacquard dans ‘La matière et la vie’ a trouvé les mots qui toujours me manqueront : « Être utopiste c’est choisir une étoile vers laquelle se diriger. L’espoir est non pas de l’atteindre mais de parvenir à lui être fidèle ». Et les Lolo de la voûte céleste de Sanankoroba se nomment Cassiopée, Vénus… Altaïr. Sous leurs auspices, en leur protection, mes yeux se submergent d’images et de sons. Dans le lointain, le muezzin. Quel apaisement. Cet appel à la prière retentit depuis des siècles. Une longue et immuable continuité des choses de la vie. Il en sera de même dans plusieurs décennies. Plusieurs siècles ? Une douce langueur immobile. Une mémoire. Le souvenir est la racine de la libération. Je proviens de l’oubli et essaie au travers ces indispensables apprentissages de me forger des origines. Et des ailes. ‘Les fils d’Abraham’ (Marek Halter) disaient que personne n’est obligé d’achever une œuvre mais que nous ne sommes pas libres de nous en désintéresser. Ce n’est plus mon sacerdoce, c’est devenu une raison de vivre. Je poursuivrais jusqu’à plus souffle, la quête des connaissances car elles sont sources de toute vie. Chaque lien, chaque moment, chaque rencontre, chaque silence assouvit – presque – mon inextinguible besoin.

Presque et toujours momentanément.

Windows017Jeudi matin, au Muso Kunda (Musée de la femme) accompagnée du lycéen Jean Calvin en grève comme ceux avant lui et ceux après, sûrement – pareille ritournelle depuis le virage démocratique de 1991. Les étudiants font grève parce qu’ils crèvent de faim intellectuelle. La révolution a fait bouillir leur sang et le volcan de l’insertion sociale et professionnelle gronde…. En vain. Donc, Jean Calvin, impeccablement habillé et chaussé, avait tenu à me faire traverser la capitale malienne en proie aux manifestations estudiantines en arrière-plan du fourmillement de ses préoccupations marchandes et informelles. Il était sorti de nulle part pour regagner, visite accomplie, son anonymat. Le Muso Kunda dégage davantage l’aspect d’une grande villa de style colonial plutôt qu’un bâtiment subventionné par l’État. Son hall d’entrée ornait une banderole de lutte contre l’excision, coutume traditionnelle généralisée. Des chiffres officiels annoncent que 94% de femmes sont passées entre les mains d’exciseuses traditionnelles. Dans des conditions d’asepsie difficilement imaginables. En fait ce n’est pas l’excision qui guidait, cette fois-ci mes pas, mais c’est le centre de documentation qui attirait mon attention. La préposée me remit avec déférence l’ouvrage historique rédigée par Madame, femme de. Femme toujours de quelqu’un. En l’occurrence du président de la république du Mali. Madame Adame Ba Konaré. On n’efface pas 23 ans de régime totalitaire, et un siècle d’occupation étrangère et de soumission aux Blancs.
Dans son ‘Dictionnaire des femmes célèbres au Mali’, l’auteure retraçait l’histoire féminine depuis les mythes fondateurs. Il y a longtemps, dans une autre galaxie loin de…, il y a longtemps, les Maliennes occupaient une place décisive dans l’ordonnancement du monde. Puis les États guerriers, dans les 1er siècle de notre ère, ont jailli. Dès lors, la femme était confinée aux tâches domestiques pour, progressivement, être transformée en un être mineur. Advient l’Islam qui a, peut-être, accentué le pouvoir dominateur du mâle, en dépit de plusieurs hadiths (voir dans le Coran de Blachère : ‘les femmes’ IV, 34 (p.110 et 111) et ‘la Génisse’ II, 228 (p.63), néanmoins l’Islam malien – toutes proportions gardées, on n’entrera pas dans ce débat, pas ici en tout cas – se révéla être un moyen de « libération » de la condition féminine.Windows018

Tandis que l’histoire malienne, depuis les 1er siècle de notre ère, regorge de misogynie, que la parole musokuma est sans fondement, irréfléchie et sans consistance, que les règles du lignage donnent à la femme un statut hybride et flottant qui fait qu’elle n’est ni concernée par les problèmes de la famille paternelle ni par ceux de sa famille maritale, bref l’Islam a instauré trois (tiens, le chiffre 3 !) droits aux femmes = nourriture, hébergement, habillement. L’homme est obligé envers elle par ces droits. Et quoi qu’on en dise c’est une avancée, un moindre mal, une horreur, une ineptie…. cela ne vaudra jamais les suffragettes, mais entre rien et peu, le décompte est vite fait. Or, la logique comptable….

Concernant le voile.Windows020
L’exégèse porte sur le verset coranique suivant : « Ö Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de serrer sur elles leurs voiles. Cela sera le plus simple moyen qu’elles soient reconnues et qu’elles ne soient point offensées. Dieu est absoluteur et miséricordieux » (Coran, ‘Les factions’, LXXXIII, 59 (Blachère, p.453)
Les femmes maliennes dans leur grande multitude et diversité lui préfèrent un fichu soigneusement enroulé autour de leurs cheveux et qui rehaussent (si besoin était) leur superbe beauté. Elles se coiffent avec subtilité et se tressent avec art, ce qui élimine toute tentation de recouvrement. Il n’en reste pas moins que la femme au Mali est soumise à un emploi du temps éreintant qui la transforme en bête de somme. Première levée, dernière couchée et n’ayant pas voix au chapitre, car « il ne faut jamais demander avis aux femmes, car leur avis est nul. Ne passe pas longtemps en leur compagnie car elles te mèneront au péril et à la perte », disent-ils, eux, les hommes sous l’arbre à palabres. Dans l’enceinte des cases, une autre antienne. Une vie de soumission, donc, à l’extérieur. Intérieur-extérieur, dedans-dehors, vie cachée-vie publique, l’Afrique a plusieurs paliers de symbolisation.
Étant peu avancée dans mes observations, je ne m’aventurerai point sur le terrain glissant des avis – d’ailleurs qui servent-ils si ce n’est les féministes occidentales ?–, pourtant je les vois aller fières, hautes et parfaitement belles, ces femmes fortes ; et je me dis que leur force viendrait à bout de toutes actions quotidiennes répressives et régressives si et seulement si… Elles ne plieront pas l’échine d’autant qu’à Sanankoroba, elles sont habituées aux visites des Canadiennes. Et ces stages de coopération ont été concrétisés grâce au dynamisme, à la volonté et au pouvoir des femmes d’ici.


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