Archive pour le mois 10/2009
Une société ‘à la Descartes’
27/10/2009
Descartes est né en 1596 à La Haye (Touraine, France).
Notre rapport à l’autre fut-il animal est toujours lié à l’histoire des idées et de la sensibilité d’une époque. Actuellement, le chien est un animal de compagnie qui occupe une place particulière dans la vie intime des citadins. Or, cette situation ne se reflète absolument pas dans la vie administrative, municipale et juridique de la cité où le chien reste un corps mécanique, une vulgaire machine.
Il y a schizophrénie entre l’affection réelle d’un propriétaire qui sait son chien et l’approche à la Descartes de l’Administration.
Or, ça partait pourtant bien au 18e siècle. Pour Rousseau, l’animal est doté d’une âme dont l’homme peut éprouver les modifications grâce au sentiment de pitié, ce « contact d’âme à âme par l’effusion des sensibilités » (1).
La simplicité naturelle propre à l’animal rousseauiste revêt pour l’homme une fonction morale, en ce qu’il constitue le « modèle d’équilibre ou de régulation » (2) au regard de la démesure qui toujours guette l’homme à jamais coupé de l’état de nature.
La société québécoise du 21e siècle semble pataugée dans la démesure qui ne reconnaît en l’animal qu’un bien meuble.
Sur le même sujet :
http://www.ledevoir.com/2006/05/06/108538.html
[1] Guichet Jean-Luc, Rousseau, l’animal et l’homme. L’animalité dans l’horizon anthropologique des Lumières Paris, Le Cerf, 2006, p. 142, compte-rendu de Florence Burgat
[2] idem. p. 245
Vraiment pas un sujet d’études, vraiment pas?
26/10/2009Le chien a envahi en nombre les foyers québécois, 21 % des foyers vivent avec un chien (ou plus), ce qui représente 940 000 citoyens canins (référence). Dans le monde, ce ne sont pas moins d’un milliard de chiens et de chats qui sont entrés dans les maisons. Ce qui induit de les nourrir, de leur faire faire de l’activité, de leur installer un espace, de les éduquer, de les soigner, d’être en relation d’une quelconque manière, d’en prendre soin, de dépenser des fortunes, d’être en partage etc. Pourquoi l’homme s’occupe d’une autre espèce ? Qu’est-ce que ça lui procure ? Pourquoi le fait-il ? Pourquoi est-ce un phénomène si répandu, qui dure? C’est un terrain passionnant de compréhension de l’humain en interaction avec un Autre et d’apprentissages pour les anthropologues.
« Il serait tout de même paradoxal que les anthropologues « disciplinaires » ne contribuent pas, pour leur part, à la réalisation de ce projet en mettant en évidence ce que les hommes, au-delà des différences de culture, partagent et qui n’est pas forcément trivial ni, malgré ce qu’on en croit à tort, toujours déjà su »[1]. Or, il est encore possible, aujourd’hui, pour certains anthropologues d’ignorer méthodiquement les enquêtes menées dans les domaines de la neurophysiologie, de la biologie du développement, de la psychologie expérimentale ou de l’éthologie cognitive. Au déni du projet anthropologique qui est de découvrir ce que les hommes ont en commun et en propre.
[1] Gérard Lenclud, « Et si un lion pouvait parler… », Terrain, no-34 – Les animaux pensent-ils ? (mars 2000), [En ligne], mis en ligne le 09 mars 2007. URL : http://terrain.revues.org/index934.html. Consulté le 29 décembre 2008.
Longueuil méprise ses écosystèmes… canins
24/10/2009Que nous en soyons conscients ou pas, lorsque nous parlons, pensons, interprétons nous dépendons de l’idéologie. En adoptant le Règlement Co-2008-523 sur le contrôle des animaux, la ville de Longueuil étale sa peur, son ignorance donc sa volonté de contrôle d’un phénomène ancestral.
Selon sa définition, « l’animal de compagnie : animal qui vit habituellement auprès de l’homme pour l’aider ou le distraire, et dont l’espèce est, depuis longtemps, apprivoisée », pourquoi alors le canaliser dans des espaces très restreints et spécifiques et lui interdire la quasi-totalité du territoire Longueuillois ? Le fait de ne pas laisser courir un chien en toute liberté dans une ville, dans ses parcs municipaux entre autres, est un acte de cruauté.
Or, ce que l’on fait aux chiens, on le fait aux humains, c’est la ville qui le dit ‘animal qui vit habituellement auprès de l’homme’. Comment être sourd et aveugle aux attentes les plus élémentaires de son chien, sinon en le chosifiant? L’absence ne serait-ce d’attention envers les chiens rend la ville inhumaine. Comble de l’ironie c’est en en appelant aux relations de bons voisinage que Longueuil a passé ce Règlement. Elle ne dupe que de sa réactivité imprégnée d’idéologie.
La conclusion s’impose : Longueuil méprise ses écosystèmes; elle exclut le monde canin. L’on espère – pour paraphraser Jérémy Bentham - que la ville de Longueuil qui s’est, depuis fort longtemps, attendri sur le sort des esclaves, finisse, un jour, par adoucir celui des animaux de compagnie.
L’affect nous invite à penser
22/10/2009L’être humain a le devoir de comprendre le comportement des espèces animales. C’est un essentiel pour éviter que les animaux compagnons ne souffrent inutilement.
Pour la majorité des gens, un être moral c’est un humain. D’où le ‘on ne tuera pas son prochain’ et pourquoi? Parce que c’est normalement un être de moralité. Quand il est question des chiens, on parle au mieux de devoirs comme celui de s’abstenir de mauvais traitements. Et encore cette notion est élastique, car si ce traitement sert l’intérêt humain, il n’y a plus de mauvais traitement, qu’on pense aux habitudes alimentaires, aux objectifs de la science ou aux activités de loisirs. C’est donc d’une morale à deux vitesses qui dirige les actions humaines envers les chiens. « Et elle s’appuie sur la conviction qu’humains et animaux appartiennent à des ordres radicalement distincts. Pourtant, depuis Darwin on sait que cette conviction est dénuée de fondement »[1].
Depuis, l’éthologie a démontré que le chien adopte une conduite propre à son espèce quand il est avec les siens et une autre adaptée à la relation avec l’humain. Cette adaptation à tel ou tel mode de communication favorise, par conséquent, l’échange affectif avec l’homme[2].
Donc favorise la relation. Une relation faite d’observations, de perceptions et d’échanges entre l’Autre poilu et l’Autre nu. En ce sens, l’affect permet d’interpréter et de découvrir des postures, des signes, des actions. On peut donc parler d’empathie d’affects avec son animal. Ca veut dire que ça se comprend et s’interprète. Donc que la relation anthropocanine existe. C’est loin d’être une évidence pour la majorité d’entre nous, repliés furieusement en nous-mêmes, dans notre petit univers limité et clos, finalement autodestructeur.
En entrant en relation avec l’Autre poilu, « nous sortons de nous-mêmes pour rencontrer des intensités »[3] . Alors se tisse un lien entre l’éthologie et l’ontologie.
[1] Reus Estiva, ‘Le scandale de la généalogie darwinienne’, p 25, in L’animal dans nos sociétés, La documentation française, janvier 2004
[2] Talin Christian. Anthropologie de l’animal de compagnie, Atelier de l’Archer, 2000, p 79
[3] Op cit. p 88
Une tâche à accomplir
20/10/2009L’appartenance à l’espèce humaine ne devrait – normalement – conférer aucune dignité particulière, ni ne donner en soi des droits particuliers. Pourtant, l’attitude spontanée la plus ancrée chez l’humain est l’anthropomorphisme qui consiste à réduire l’altérité radicale du chien au connu, au familier, au contrôlé, au limité.
Ainsi, le poilu de la maison devient un autre soi-même… en pire.
D’abord parce qu’il est difficile de se connaître soi-même et ensuite parce que la plupart des comportements canins sont incompréhensibles à l’humain donc mal gérés d’où l’épidémie de chiens tristes, dépressifs, angoissés….. « L’animal n’est plus et ne devrait jamais plus être un alter ego, effet pernicieux de l’anthropomorphisme bêtifiant, toujours infantilisant, parfois délirant. À aucun moment nous n’avons envisagé un amour fusionnel avec l’animal de compagnie, car tout animal possède un monde spécifique » (1).
Projeter sur son chien ses comportements et ses attitudes et ses attentes et ses qualités (rarement ses défauts) c’est de la violence.
Il ne faut pas se leurrer : l’animal est un être aux aguets. En niant, reniant, dénigrant, calomniant, condamnant, abandonnant l’irréductible altérité animale, l’humain passe à côté de tout un univers de sensibilités et d’agencements propres au chien.
Est-ce seulement parce que l’humain n’existe pas vraiment encore qu’il nivelle par le bas le chien? Exister (littéralement tendre vers), c’est une tâche à accomplir, une visée à réaliser ses possibilités. La vie inauthentique du conformisme, du vide, de l’anthropomorphisme dépossède l’humain de ses potentialités. « Ex-sister signifie s’éveiller à l’être par conséquent l’on ne peut pas paraître à la place d’être : notre animal de compagnie ne le supporterait pas » (2).
Or, il y a une manière subtile d’utiliser l’anthropomorphisme comme un outil de connaissances et de recherches. Ce blogue tente d’en être une courroie.
[1]Talin Christian. Anthropologie de l’animal de compagnie, Atelier de l’Archer, p125, 2000
[2] Op.Cit. p.127
Mon chien s’appelle quelqu’un
19/10/2009L’homme ne peut avoir de relation avec ce qui l’entoure sans donner un nom. Un nom ça veut dire qu’on se reconnaît comme individu et qu’on reconnait tel objet comme une forme, une figure spéciales… Une relation d’intimité avec une chose, un chien ou un humain sollicite une appropriation par un nom. Ainsi, le nom donné au chien lui reconnaît une individualité…. «Le chien domestique devient en quelque sorte une personne quand il acquiert une identité par le nom, dès que l’on entre dans la sphère de l’intimité et du lien personnel, il n’est plus possible d’appeler un chien un chien »[1].
Quand le chien lève le museau à l’écoute de son nom, l’important n’est pas ce que signifient réellement les signaux adressés, mais ce que l’homme en pense : mon chien sait son nom. Mon chien c’est quelqu’un. Or, dans ce langage, les interactions avec le chien ne se basent pas uniquement sur des noms dits, criés, hurlés, susurrés mais surtout sur tous ces codes affectifs que le maître partage avec son chien. En appelant le chien, le maître partage des émotions - froides, chaudes ou mitigées - mais des émotions quand même.« Celles-ci constituent des affects profonds et sociaux, puisque l’homme est affectivement au monde »[2], en ce sens le chien tombe à point nommé : il aide un homme blessé par le non-sens de l’existence à cicatriser ses blessures, ainsi qu’à passer d’une dérive intérieure à un renouveau psychologique et ontologique.
Comme quoi un nom peut polariser une personne et l’orienter[3].
En clair, cette rencontre anthropocanine présente un beau risque…. Celui de bouleverser une vie.
[1] Chevrier Jean-François, Maurice Christine. ‘L’animalité comme envers de l’humain’, in L’Animal dans nos sociétés, La Documentation française, 2004 p. 17
[2] Le Breton, David. Les passions ordinaires, Anthropologie des émotions. A. Colin et Masson, Paris, p 91
[3] Talin, Christian. Anthropologie de l’animal de compagnie, Atelier de l’Archer, 2000
Au Québec, l’animal est un objet de consommation
15/10/2009Pendant que le Groupe de travail sur le bien-être des animaux de compagnie, présidé par le député Geoffrey Kelley, présente ses conclusions au ministre de l’Agriculture, Claude Béchard, l’industrie de la publicité québécoise (si prometteuse) dépense des millions en faisant un usage immodéré de l’image anthropomorphique de l’animal, en diffusant des erreurs manifestes de (re)présentation de l’animal, en bafouant honteusement le respect de la place de l’animal et de ses besoins spécifiques, at last not least, en véhiculant un message ambigu à l’attention des publics, petits et grands, d’un animal à la disposition de tous, d’un animal objet de consommation ordinaire, d’un animal au faciès éternellement néoténique, gentil tout plein, tout rond, tout mignon.
Une campagne publicitaire avec des animaux, ça fonctionne!
À quel prix?
Quid de la véracité des informations induites? Quid de la conformité à la réalité de l’animal et de sa place réelle auprès de l’homme? Quid de l’amalgame entre produits commercialisés et animal? Quid du message envoyé aux enfants?
Les Suisses ont compris : Il est interdit d’employer des animaux pour des exhibitions, de la publicité, le tournage d’un film ou à des fins analogues, s’il en résulte manifestement pour l’animal des douleurs, des maux ou des dommages ou si l’événement porte atteinte à la dignité des animaux.
Pourtant au Québec, il existe une Loi sur la protection du consommateur du Québec : règlement relatif à la publicité destinée aux enfants. Une attention particulière est ainsi accordée à « l’utilisation de personnes qui permettent à l’enfant de s’identifier, ainsi : l’utilisation indue d’enfants, l’utilisation de voix enfantines, de héros, de créatures fantastiques ou fantaisistes ; également, l’utilisation d’animaux ».
On veut améliorer la qualité de vie des animaux de compagnie au Québec, qu’à cela ne tienne c’est à un niveau plus global qu’il faut en favoriser la coordination et la cohérence. Il s’agit, avant tout, d’encourager des diffusions d’images pertinentes et inciter à une vigilance éthique et à l’homogénéité des messages envoyés au public.
Pour en savoir plus :
http://www.adstandards.com/fr/index.aspx
Pour approfondir la réflexion :
http://www.rue89.com/la-pompe-a-pub/2008/12/02/la-dure-vie-des-animaux-de-pub
Un esprit de chien
14/10/2009Essayez avec votre chien : ‘Hé, hé, hé , il est où?’, vous allez voir votre chien terrier ou pas, de chasse ou pas, jeter un regard alentour, se mettre immédiatement en branle pour chercher, la truffe à terre, il flaire, il explore, il se précipite là où votre regard se pose et si vous remettez une couche d’excitation ‘bah alors il est où?’, il redouble d’ardeur. Pour Darwin c’est la preuve que le chien a, à l’esprit, l’idée générale ou le concept que quelque chose doit être découvert. Donc qu’il comprend. Donc, que le chien a bel et bien une vie mentale. Ce qui induit qu’il éprouve des émotions, fait preuve d’intelligence. Il n’est peut-être pas – bien que…– apte à parler avec des mots du langage humain mais il s’exprime bel et bien.
Ainsi devient-il un être moral.
Son existence a une valeur. Il n’y a pas de coupure radicale entre les espèces avec d’un bord l’homme intelligent et supérieur et de l’autre le reste de la création. Darwin et les connaissances éthologiques et physiologiques actuelles concluent que la différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux supérieurs, aussi grande soit-elle, est une différence de degré et non de nature.
La rencontre de deux sociétés distinctes
12/10/2009La thérapie assistée par le chien (TAC) est une approche thérapeutique qui favorise les liens naturels et bienfaisants entre les humains et les animaux, à des fins préventives, thérapeutiques ou récréatives aussi bien auprès des personnes âgées, des personnes handicapées physiques ou cognitives, de jeunes défavorisés, des enfants en milieu hospitalier, des enfants en échec scolaire, des personnes souffrant de troubles psychologiques, etc. Une méthode dans laquelle l’homme et l’animal forment une société distincte ou ‘hybride’ (Cf. Dominique Guillo et Dominique Lestel[1]). Pour saisir la portée de la thérapie assistée par l’animal ou zoothérapie, on doit aborder la complexité des rapports avec les animaux. « Il existe au sens littéral d’authentiques sociétés mixtes formées à la fois d’humains et de chiens transversales aux sociétés humaines et que l’on peut qualifier d’anthropocanines. Dans une telle perspective, les chiens ne sont pas considérés comme des objets constituant l’ameublement de la société humaine, mais comme les membres à part entière d’une société globale composée de deux espèces »[2].
On peut aller jusqu’à dire qu’il existe une sorte de personnalité de base propre à chaque culture anthropocanine, c’est-à-dire un modèle moyen de conduites et de dispositions propres à chaque groupe social concret formé par ces deux espèces. Décrire la relation homme-animal dans le soin et sous cet angle permet de faire ressortir des phénomènes qui apparaissent avec nettement moins d’acuité sous un autre éclairage. Nier le potentiel thérapeutique de la société anthropocanine dans le soin, c’est être dans le déni de la relation patient-animal.
[1] Lestel, Dominique. Les amis de mes amis, Seuil
[2] Guillo, Dominique, Des chiens et des humains. Le Pommier, p. 293

